Le paradoxe de la migration: Comment nous nous tirons une balle dans le pied économiquement et démographiquement avec la politique d’asile et de migration la plus stricte jamais menée
Ce rapport analyse les tensions et contradictions structurelles des politiques européennes contemporaines en matière d'asile et de migration, avec un accent particulier sur la Belgique. L'observation principale est que la poursuite de politiques migratoires toujours plus strictes est contradictoire aux défis économiques et démographiques actuels. L'ambition politique de réduire radicalement les flux entrants est en contradiction directe avec la dépendance croissante à l'égard des migrations. Dans des économies vieillissantes et hautement qualifiées, la migration n'est pas un choix politique facultatif, mais une nécessité structurelle. Les restrictions sévères en matière de migration freinent la croissance économique et la productivité, pèsent sur la protection sociale et érodent la confiance démocratique par des promesses de réduction de la migration qui ne peuvent être tenues. Alors que les politiques se concentrent unilatéralement sur la dissuasion et l'endiguement, les réalités socio-économiques finissent toujours par forcer les décideurs politiques à ouvrir la porte de derrière grande ouverte à la migration de main d’œuvre. Ainsi, dans presque tous les cas, des politiques plus strictes entraînent une augmentation des migrations. Les tentatives visant à réduire radicalement les migrations sont dès lors économiquement, socialement et démocratiquement autodestructrices.
““They can be citizens of the highest type, or they can be an army driven by suffering to take what they need. On their future treatment will depend the course they will be forced to take.” ”
“ “Het nobelste deel van de mens is zijn paspoort. Een paspoort ontstaat ook niet zomaar, niet zo kinderlijk eenvoudig als een mens. Een mens kan overal ontstaan […] een paspoort niet. Daar krijgt hij, als het een goeie is, ook erkenning voor, terwijl een mens nog zo goed kan zijn maar toch niet wordt erkend.” ”
Le paradoxe de l'immigration : une rhétorique dure se heurte à la réalité démographique et économique.
Introduction
Lorsqu'il est question d'asile et de migration, les associations négatives et les stéréotypes ne sont jamais loin: le demandeur d'asile, le réfugié ou le migrant ne vient ici que pour vider notre sécurité sociale. Ou - contrairement à l'opinion précédente - il/elle vient ici pour voler nos emplois et faire baisser les salaires. Ces clichés négatifs rendent le ton et la pratique des politiques de migration en Europe extrêmement grossiers : de plus en plus d'États membres adoptent des lois qui créent un "environnement hostile" et sont censées dissuader les migrants. Plusieurs États réintroduisent également les contrôles frontaliers entre les pays de l'espace Schengen et appellent à une suspension partielle de la législation européenne en matière d'asile. L'idée sous-jacente est invariablement que la migration doit être arrêtée. Comme si les migrations pouvaient être arrêtées d'un simple trait de plume et n'étaient pas principalement dues à des chocs externes (i.e. guerres, conflits, répressions politiques, malaise économique, changement climatique, etc.) ou étroitement liées aux cycles de la conjoncture économique et à la demande de main-d'œuvre dans les économies d'accueil.
Le gouvernement belge se targue également de mener la "politique d'asile et de migration la plus stricte jamais adoptée". D'ici la fin de la législature, cela devrait rapporter une économie de plus d'un milliard et demi d'euros pour la caisse d’Etat (bien plus que les 500 millions d'euros que la taxe sur les plus-values est censée rapporter). À cette fin, le gouvernement va, entre autres, réduire davantage le réseau d'accueil des demandeurs d'asile, institutionnaliser la "liste d'attente" pour les demandeurs d'asile ayant droit à une place d'accueil, supprimer progressivement les initiatives locales d'accueil (ILA), réduire ou supprimer les voies légales et sûres telles que la réinstallation et le regroupement familial, adopter une politique de retour plus coercitive, limiter l'aide médicale (sauf si elle est strictement nécessaire), remettre en question l'assistance juridique pro Deo pour les réfugiés et faire en sorte que les demandeurs d'asile doivent désormais attendre cinq ans avant de pouvoir prétendre à un revenu d’intégration. Il est également question de réintroduire les contrôles frontaliers, de doubler la capacité des centres fermés, de soumettre les titres de séjour à davantage de conditions et de rendre l'acquisition de la nationalité belge plus difficile. Les visites domiciliaires de personnes en séjour illégal sont également rétablies. Et même l'armée et les drones seront désormais utilisés pour "endiguer les flux migratoires illégaux". i
Cependant, l’ambition visant à réduire les migrations ne tient pas compte du fait que les économies avancées se trouvent dans un automne démographique et que l'hiver approche. Les pays à salaires élevés vieillissent rapidement, ce qui entraîne des pénuries de main-d'œuvre dans des secteurs cruciaux tels que les soins de santé, l’horeca, la construction, les transports, l'industrie et les technologies de l'information. La vérité dérangeante est que nos sociétés prospères, vieillissantes et hautement qualifiées ont développé une demande structurelle et intégrée de migrants (de travail). Ainsi, le point de départ de la discussion ne devrait pas être de savoir si la migration est souhaitable, mais bien si elle est nécessaire.
Les éléments précités confrontent les États européens à un dilemme apparent : tandis que les partis d’(extrême) droite rivalisent électoralement en cultivant la haine et l'hostilité à l'égard des migrants et de la migration, le vieillissement de la population réduit proportionnellement le groupe des travailleurs qui paient les pensions et soutiennent l'État-providence. En d'autres termes, alors que le gouvernement belge se targue d'avoir la "politique d'asile et de migration la plus stricte qui soit", il risque de se tirer une balle dans le pied, tant sur le plan social qu'économique, avec cette politique. Plusieurs études montrent que les migrants contribuent généralement davantage à une société qu'ils n'en retirent et qu'ils contribuent ainsi à la prospérité et au bien-être du pays d'arrivée. En outre, les migrants rendent le problème du vieillissement plus gérable : l'augmentation de l'activité économique et de l'emploi sont les meilleures garanties pour que notre sécurité sociale reste abordable. La migration active contribue donc incontestablement à la réussite économique d'un pays.
Par conséquent, le débat ne devrait pas se concentrer sur la réduction des flux d'entrée à tout prix, mais plutôt sur l'exploitation maximale du potentiel positif de la migration. Le meilleur moyen d'y parvenir est d'accélérer l'intégration des migrants et des demandeurs d'asile sur le marché du travail et dans la société. L'accès à la langue, à l’enseignement, à l'emploi et au logement sont les principaux catalyseurs à cette fin. Investir dans une intégration accélérée vaut la peine : dans une période où la population vieillit et il existe une pénurie structurelle de main-d'œuvre, l'expérience de pays comme l'Espagne montre que la migration n’est pas nécessairement un fardeau ou un coût, mais justement un levier de croissance et d'innovation. Tout cela plaide en faveur d'une approche plus nuancée et rationnelle de l'asile et de la migration, et de politiques qui ne démantèlent pas les canaux de migration sûrs et légaux, mais qui les renforcent justement.
I. Défis démographiques et économiques: les migrations, une menace ou un antidouleur nécessaire?
Selon les récentes projections du Bureau fédéral du Plan, la population âgée augmentera plus rapidement dans les années à venir que la population en âge de travailler, ce qui signifie que l'augmentation des dépenses sociales et en matière de santé devra être supportée par un groupe proportionnellement rapetissant de travailleurs ou d’actifs. Cela s'explique en grande partie par le fait que le "solde naturel" en Belgique, c'est-à-dire les naissances moins les décès, risque de devenir négatif à partir de la fin des années 2030.ii Par conséquent, d'ici à 2070 (point final des projections), la population active ne pourra être maintenue à un certain niveau que par la migration à elle seule. Pour ce faire, le Bureau du Plan compte sur un solde migratoire d'au moins 30 000 personnes par an.
L'accélération du vieillissement de la population entraîne également une augmentation du "taux de dépendance", c'est-à-dire le rapport entre la population âgée de 67 ans et plus et la population en âge de travailler (entre 18 et 66 ans) : si, en 2024, on compte encore 28 personnes âgées de 67 ans et plus pour 100 personnes en âge de travailler, ce nombre devrait encore augmenter pour atteindre 37 en 2040 et jusqu'à 43 retraités pour 100 personnes en âge de travailler en 2070 (voir Image 1). Un taux de dépendance élevé est particulièrement inquiétant parce qu'il pèse sur la viabilité financière de l'État-providence : après tout, un groupe relativement restreint de travailleurs doit financer les pensions et les dépenses croissantes en matière de soins et de santé d'un groupe relativement important de personnes âgées.iii Toutefois, l'intention de ce gouvernement de réduire fortement les flux migratoires implique que ce taux de dépendance risque d'être encore plus élevé à l'avenir.
Les migrations déterminent en grande partie l'évolution et la taille de notre future population active. Aujourd'hui encore, il existe une grande différence dans la structure d'âge des résidents ayant la nationalité belge et de ceux qui ne l'ont pas (voir Images 2a et 2b). Ainsi, sans migration, la pyramide démographique belge risque de devenir très instable : seul le sommet a aujourd'hui une forme pyramidale, et il repose sur une base de plus en plus étroite de personnes actives.
Ainsi, dans une société qui vieillit rapidement, les migrants constituent presque littéralement le pilier de l'État-providence. En revanche, dans un scénario où la migration nette est faible ou nulle, la charge financière croissante risque d'être supportée par un groupe de travailleurs qui fond et s’éclaircit à vue d’œil. En outre, un tel scénario risque d'éroder davantage la qualité des services publics en raison des pénuries croissantes sur le marché du travail. En effet, le vieillissement a également un impact sur la demande de main-d'œuvre : une population plus âgée entraîne une augmentation de la demande de travailleurs dans le secteur de la santé et des soins, alors que dans le même temps, l'offre de travailleurs diminue. Tout cela soulève la question suivante : est-il judicieux de vouloir imposer (trop) de restrictions à la migration ?
Le vieillissement rapide de la population pose des défis non seulement à la Belgique, mais aussi à d'autres États membres de l'Union européenne. Bien que l’indice conjoncturel de fécondité global de l'UE devrait augmenter légèrement (de 1,50 naissances vivantes par femme en 2022 à 1,62 en 2070), il reste inférieur au taux de remplacement naturel de 2,10 dans tous les pays. Par conséquent, dans la plupart des États membres de l'UE, l'augmentation des taux de participation (en travaillant plus longtemps et en mettant plus de personnes au travail) ne suffira pas à compenser la baisse attendue de la population en âge de travailler, selon les calculs de la Commission européenne. Entre 2022 et 2070, la population européenne active devrait diminuer de 12 % (environ 25 millions de personnes), soit 0,3 % par an.iv L'Union européenne évolue rapidement vers une société où l'espérance de vie est plus élevée, les indices de fécondité sont en baisse et les niveaux d'éducation sont de plus en plus élevés.vi
Cela pose des défis démographiques majeurs : qui vivra et travaillera encore dans les États membres au cours des prochaines décennies, combien de personnes seront-elles, avec quelles compétences - et surtout, qui continuera à payer les pensions d'une population vieillissante?v En même temps, un paradoxe apparaît : une population longuement formée, qualifiée pour une économie de la connaissance, est de moins en moins disposée à effectuer des travaux à faible rémunération et à forte intensité de main-d'œuvre, alors que c'est précisément ce type de travail qui est de plus en plus essentiel au fonctionnement de notre société.
Nous assistons donc à l'émergence de débats très similaires mais quelque peu absurdes dans de nombreux États membres européens : d'une part, les décideurs politiques se creusent les méninges sur les pénuries criantes du marché du travail et les pénuries structurelles de main-d'œuvre, sur la viabilité des pensions et de l'État-providence, et sur la préservation de la croissance économique et de la prospérité, et d'autre part, sous la pression des partis d’(extrême) droite, ils veulent réglementer et freiner la migration de la manière la plus stricte possible. Ces préoccupations ne peuvent être considérées indépendamment l’une de l’autre, mais sont justement intrinsèquement liées : un solde migratoire plus faible augmente la charge relative des dépenses en matière de santé et de retraite, parce qu'un afflux moins important de migrants réduit la population active et donc également la croissance économique.1 La vérité dérangeante est donc que, dans les économies qui vieillissent rapidement, la poursuite de politiques d'immigration actives est inévitable : attirer des travailleurs étrangers supplémentaires est tout simplement nécessaire pour maintenir la croissance et la prospérité, même si cela peut être un point politiquement sensible.
L'accélération du vieillissement de la population est donc l'une des principales raisons pour lesquelles le ‘Nederlandse Adviesraad Migratie’ (le conseil consultatif néerlandais sur les migrations) se prononce résolument contre un scénario de faible migration nette. En décembre 2023, le Adviesraad a mené une étude exploratoire sur la contribution que les migrations peuvent apporter pour aider à atténuer les défis démographiques et économiques à venir. Plus précisément, il s'agissait de savoir dans quelle mesure la migration de travail peut modérer l'augmentation de la "pression grise" ou du taux de dépendance (le rapport entre les retraités et les actifs), augmenter la taille de la population active (potentielle) et contribuer à stabiliser le niveau de prospérité (mesuré par le produit intérieur brut (PIB) par habitant). Les conclusions du Adviesraad sont fermes : la migration de main-d'œuvre peut avoir un effet modérateur substantiel sur l'augmentation attendue de la pression grise, conduire à une croissance significative de la population active potentielle et contribuer à augmenter les niveaux de prospérité - à condition que les nouveaux arrivants occupent des emplois (hautement) productifs ou possèdent des connaissances et des compétences complémentaires qui correspondent aux besoins de l'économie et du marché du travail existant. Le rapport précise en outre qu'un afflux net de 50 000 travailleurs migrants (temporaires) par an aurait à peu près le même effet modérateur sur la pression grise que l'augmentation de l'âge de la retraite envisagée aux Pays-Bas, qui passerait à 68 ans en 2039 et à 69 ans en 2052, et aurait un effet trois fois plus important sur l'augmentation de la population active potentielle que l'augmentation prévue de l'âge de la retraite.vii En bref: en ce qui concerne le vieillissement et les défis économiques qui l'accompagnent, la migration peut fonctionner non pas comme un remède, mais comme un ‘antidouleur’ important.
Migration: joie ou fardeau pour les finances publiques?
L'idée que la migration peut apporter une contribution nette à la sécurité sociale n'est pas nouvelle, mais elle s’impose davantage dans une économie vieillissante avec des marchés du travail qui affichent des pénuries structurelles. Dans une publication de novembre 2020, la Banque nationale de Belgique (BNB) se demandait déjà si la Belgique gagnait ou perdait à la migration. Dans son rapport, la BNB a donc examiné l'impact de la migration sur les finances publiques pour la période allant de 2012 à 2016. La conclusion ? Par rapport à un scénario de base sans immigration récente, les flux migratoires mesurés ont eu un impact positif sur le produit intérieur brut (PIB), qui a augmenté de 3,5 %, la croissance étant attribuable à la fois aux immigrants de l'UE et des pays non membres de l’UE (qui ont contribué à hauteur de 2 et 1,5 % respectivement). En d'autres termes, l'immigration a créé une croissance économique supplémentaire. Ainsi, malgré le mythe persistant qui prétend le contraire, le migrant moyen a, au cours de cette période, rapporté plus d'impôts qu'il n'a coûté en termes d’allocations et de prestations.
Cependant, l'analyse de la BNB souligne également que la contribution nette des migrants aux finances publiques belges est fortement déterminée par leur position sur le marché du travail : les migrants de première génération (personnes nées en dehors de la Belgique et sans parents belges) ont contribué en moyenne un peu moins que les Belges dans leurs calculs, principalement en raison des taux d'emploi et des niveaux de revenus plus faibles qui caractérisent ce groupe, tandis que les migrants de deuxième génération (nés en Belgique avec au moins un parent étranger) ont enregistré une contribution nette supérieure à celle des personnes non issues de l'immigration, principalement en raison de leur structure d'âge plus jeune et de leurs taux de participation plus élevés. En même temps, le rapport note qu'au sein de l'UE, la Belgique est l'un des pays les moins bien classés en matière d'intégration des migrants sur le marché du travail. En 2019, seuls 61 % des immigrés avaient un emploi, soit près de 12 points de pourcentage de moins que les Belges non issus de l'immigration. En outre, les caractéristiques personnelles ne peuvent expliquer qu'une petite partie de cet écart. Les facteurs structurels tels que les barrières linguistiques, la reconnaissance limitée des diplômes étrangers, la discrimination et les politiques inhibitrices ont joué un rôle beaucoup plus important. Le rapport conclut donc que des mesures politiques visant à abaisser ces seuils structurels sont essentielles pour améliorer l'intégration des nouveaux arrivants sur le marché du travail et exploiter davantage le potentiel économique non/sous-exploité de ce groupe. L'augmentation du taux d'emploi des migrants est donc un levier crucial pour approfondir et élargir leur contribution économique et fiscale.
Depuis la publication du rapport de la BNB, une manœuvre de rattrapage substantielle est toutefois visible. Selon les chiffres du gouvernement flamand, le taux d'emploi en Flandre des migrants de première génération originaires de pays non membres de l’UE est passé de 43,4 % en 2010 à 58,8 % à la fin de 2024 (voir Image 3). Quant aux migrants de première génération originaires de l'UE, on note une augmentation de 46 % à 64 %. Les deux groupes migratoires rattrapent ainsi considérablement les personnes d'origine belge sur le marché du travail flamand (augmentation du taux d'emploi de 15,4 points de pourcentage et de 18 points de pourcentage respectivement pour les personnes issues de l'immigration, contre une augmentation du taux d'emploi de 6,8 points de pourcentage pour les personnes d'origine belge). Même en ce qui concerne les taux de chômage, l'écart se réduit au fil des ans. La part des migrants de première génération originaires de pays non membres de l’UE et officiellement au chômage a été divisée par deux, passant de 14,7 % à 6,7 % en l'espace d'une dizaine d'années. Parmi les nouveaux arrivants originaires de l'UE, cette proportion est passée de 7,5 % à 4 %. Cette dynamique positive s'explique en grande partie par le fait que la pénurie sur les marchés du travail et la "guerre des talents" augmentent fortement le coût de la discrimination. En d'autres termes, dans une situation de pénurie sur les marchés du travail, les nouveaux arrivants trouvent plus facilement un emploi et leur contribution économique augmente également.
L'étude de la BNB a également réfuté l'argument selon lequel l'afflux de nouveaux arrivants exerce des effets négatifs sur l'emploi, les salaires ou les niveaux de bien-être de la population non issue de l'immigration. Un premier facteur qui peut expliquer pourquoi la migration, malgré le fait que l'immigration augmente l'offre de main-d'œuvre, n'a cependant pas d'effet négatif sur ces indicateurs, est que les migrants n'augmentent pas seulement l'offre de main-d'œuvre, mais ont également un effet positif sur la demande de biens et de services dans une économie, augmentant ainsi la rentabilité des investissements potentiels. Cela signifie qu'une migration supplémentaire ne doit pas nécessairement avoir un effet oppressant sur les salaires ou l'emploi : étant donné que la migration alimente également la demande de biens et de services supplémentaires - les migrants sont également des consommateurs - la taille globale de l'économie augmentera également, et avec elle la demande de main-d'œuvre supplémentaire. L'offre de main-d’œuvre supplémentaire est donc ‘absorbée’ par l'activité économique supplémentaire créée par la migration.
En outre, les migrants et les Belges non issus de la migration tendent à avoir des profils d'emploi différents : ils ne sont pas complètement "interchangeables" sur le marché du travail. Ils diffèrent en termes de formation, d'expérience et de profil professionnel, ce qui indique une relation de complémentarité plutôt que de concurrence. En outre, il y a des indications que l'afflux de migrants permet aux travailleurs locaux de passer à des emplois mieux rémunérés, avec des exigences linguistiques et de communication plus élevées ou des tâches plus complexes.viii L'augmentation des migrations ouvre donc la voie à des possibilités de développement de compétences pour la population qui n'est pas issue de la migration, ce qui favorise la répartition de la main-d'œuvre et la spécialisation au sein de l'économie dans son ensemble. La migration aide donc les non-migrants à s'engager dans un travail plus productif.ix L'analyse de la BNB conclut également que les principales victimes de l’éviction du marché du travail ne sont donc pas les locaux, mais plutôt les migrants qui se sont installés en Belgique auparavant (et qui présentent un profil d'emploi (plus) similaire à celui des nouveaux arrivants).
En outre, il est d’ailleurs illusoire de penser que le recrutement de profils non qualifiés ou peu qualifiés ne serait plus nécessaire ou souhaitable et que la politique de migration devrait se concentrer uniquement sur le recrutement sélectif de "travailleurs à haut potentiel" hautement qualifiés (ingénieurs, médecins, chercheurs, directeurs, managers, ...). En effet, le marché du travail européen et belge reste structurellement dépendant d'un large éventail de compétences, y compris des profils d'emploi peu ou moyennement qualifiés. En raison de la hausse du niveau moyen d'éducation, la participation accrue des femmes au marché du travail au cours des dernières décennies et le vieillissement progressif de la population, l'offre de main-d'œuvre peu qualifiée a considérablement diminué au cours des dernières décennies, alors que la demande de tels profils n'a pas diminué, bien au contraire.x Les migrants peu qualifiés effectuent souvent des travaux essentiels "en coulisses" qui sont souvent difficiles à automatiser ou qui nécessitent un travail physiquement exigeant.xi Pensez, par exemple, aux préparateurs de commandes dans les entrepôts, aux travailleurs saisonniers dans le secteur de l'agriculture et de l'horticulture, aux techniciens de machines dans le secteur de la transformation des aliments et de la viande, aux fournisseurs dans le secteur de la livraison et du transport, ou au personnel essentiel dans le secteur de l’horeca et du tourisme, dans le secteur des soins de beauté et dans le secteur des soins et de la médecine. L'épidémie du covid a été une illustration poignante de cette dépendance permanente : les fermetures de frontières et les confinements ont figé la mobilité de la main-d'œuvre, les approvisionnements alimentaires se sont interrompus, les chaînes logistiques se sont enrayées, le secteur des soins de santé a connu des difficultés et une forte poussée de l’inflation s'en est suivie.
En Flandre également, le marché du travail continue à connaître une pénurie, même pour les fonctions peu qualifiées : le VDAB a identifié pas moins de 251 emplois difficiles à pourvoir dans sa liste des métiers en pénurie pour 2025. Parmi eux, de nombreuses professions techniques (telles que les mécaniciens de maintenance, les techniciens d'installations industrielles, les constructeurs de machines et les techniciens de machines agricoles et de chantier), mais aussi divers emplois peu qualifiés, tels que les nettoyeurs à domicile, les arboriculteurs, le personnel de l’horeca, le personnel de chambre, le personnel de garde d'enfants et de soins, ainsi que divers profils logistiques. La dernière "liste de migration pour les postes moyennement qualifiés" du gouvernement flamand comprend également 29 fonctions pour lesquelles il n'y a pas suffisamment de candidats sur le marché du travail national. Une politique de migration réaliste, réfléchie et à l'épreuve du temps devrait donc non seulement attirer des profils hautement qualifiés, mais aussi répondre aux pénuries persistantes de travailleurs peu ou moyennement qualifiés.
Les "coûts" et les "avantages" de la migration: une perspective internationale
Plusieurs études internationales récentes confirment les conclusions de la Banque nationale selon lesquelles les migrations, si elles sont bien gérées, ne constituent pas un coût mais peuvent apporter une contribution nette au financement de l'État-providence. Par exemple, pour ses Perspectives des migrations internationales 2021, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a entrepris une analyse comparative de 25 pays de l'OCDE sur la période 2006-2018, qui montre que, dans presque tous les pays étudiés, les immigrés ont versé plus d'impôts et de cotisations sociales qu'ils n'ont reçu de dépenses pour la protection sociale, les soins de santé et l'éducation.xii
Bien que les contributions par habitant des immigrés soient généralement légèrement inférieures à celles des personnes non issues de la migration, le gouvernement a dépensé généralement moins par habitant pour les immigrés que pour les personnes non issues de la migration. L'impact structurel net de l'immigration sur le solde budgétaire a donc été généralement positif ou neutre pour la plupart des pays au cours de la période considérée, avec une fourchette moyenne de -1 % à +1 % du PIB. Les différences observées en matière de contribution fiscale étaient significativement liées aux caractéristiques démographiques de la population migrante - une population migrante majoritairement jeune et active a évidemment un impact plus positif sur la croissance économique qu'un groupe plus âgé ou inactif - et au degré d'intégration de cette population sur le marché du travail, à la fois en termes d'emploi et de niveaux de salaire.
Ce faisant, le rapport de l'OCDE a confirmé les chiffres relatifs à l'impact budgétaire potentiel des migrations calculés par Robert Rowthorn, économiste à Cambridge, en 2008, sur la base d'un examen approfondi des études : en fonction du contexte démographique et des caractéristiques individuelles du nouvel arrivant moyen, les estimations de la contribution fiscale nette de l'immigration se situent généralement dans une fourchette de ± 1 % du PIB.xiii
Le fait que l'impact fiscal des migrants tout au long de leur vie dépende fortement de leur niveau de revenu, de leur âge à l'arrivée et de la durée de leur séjour a également été noté par le ‘Office for Budget Responsibility’ (OBR ou organisme britannique chargé de la surveillance des finances publiques) dans une analyse récente où il a tenté de quantifier l'impact budgétaire net d'un migrant moyen.xiv Ce faisant, l'institution indépendante suppose, sur la base des projections démographiques du Office for National Statistics (ONS), qu'un migrant moyen à son entrée au Royaume-Uni (UK) a un âge d'environ 25 ans. A titre d’exemple : un travailleur migrant qui arrive au Royaume-Uni à cet âge-là et gagne le salaire moyen britannique apporte presque immédiatement une contribution fiscale nette au budget (voir la ligne verte à l’image 4).
Image 4 : Impact fiscal cumulatif migrants (UK)
Fig. 4: Cumulatieve fiscale impact migranten (VK).
Alors qu'un migrant moyen contribue plus qu'il ne reçoit dès sa deuxième année de séjour, un résident britannique moyen sera une charge fiscale pour le budget au cours de sa première phase de vie, car il "consomme" déjà certains services (tels que l'éducation et les soins de santé) au cours de cette période, mais ne travaille pas encore et ne paie pas encore d'impôts. Un Britannique moyen non issu de la migration ne générera donc un revenu net pour le Trésor public que vers l'âge de 40 ans (ligne noire à l’image). Étant donné que le migrant moyen aura utilisé moins de services publics à tous les âges ultérieurs qu'une personne comparable née et éduquée au Royaume-Uni, le bilan penchera en faveur du migrant jusqu'à un âge très avancé : ce n'est qu'à l'âge de 92 ans que le migrant moyen recevra plus de prestations qu'il n'aura payé d'impôts.
L'impact budgétaire final de la migration est, bien entendu, étroitement lié au niveau des salaires auxquels les migrants sont employés : alors que la contribution d'un migrant recevant le salaire britannique moyen reste positive pendant la quasi-totalité de sa vie, l'impact d'un migrant faiblement rémunéré (recevant moins de la moitié du salaire britannique moyen) est plus susceptible d'être négatif. Bien sûr, cela n'est pas totalement inattendu : la plupart des économies avancées ont mis en place un système fiscal progressif avec des tranches d'imposition plus élevées au fur et à mesure que l'on monte dans l'échelle des revenus. Ainsi, à l'instar d'autres groupes à faibles revenus, un migrant moyen faiblement rémunéré contribue moins à l'État-providence qu'un migrant moyen bénéficiant d'un salaire ou d'un revenu plus élevé.
Ce que nous savons avec certitude: seuils plus élevés = moins de bien-être
L'un des principaux points noirs reste le taux d'emploi plus faible des migrants d'origine non européenne. Combler l'écart de participation entre les migrants en âge de travailler et les Belges non issus de l'immigration ayant un profil similaire (âge, sexe et niveau d'éducation) pourrait accroître la contribution nette totale des migrants de plus d'un tiers de point de pourcentage du PIB dans un pays de l'OCDE sur trois. En Belgique, la réduction du déficit d'emploi pourrait même accroître le PIB de plus d'un demi-point de pourcentage. Toutefois, cela nécessite des investissements structurels visant à approfondir l'intégration sur le marché du travail des migrants récemment arrivés et de ceux déjà installés. Dans ce contexte, les mesures d'activation ciblées et les formations intensives de reconversion et de perfectionnement s'avèrent particulièrement efficaces et présentent un rendement social élevé.xv Le revers de cette constatation est que le fait de relever les seuils d’accès au marché du travail pour les nouveaux arrivants freine la croissance et nuit à la prospérité. Des obstacles importants sont, par exemple, la lenteur de la reconnaissance ou la non-reconnaissance de diplômes ou de qualifications existantes, des exigences linguistiques excessives, un accès limité aux services de garde d'enfants, le coût élevé pour des cours de perfectionnement ou des formations (professionnelles), l’offre d'un soutien et de services financiers, administratifs et logistiques limités, l'octroi de statuts de séjour incertains, temporaires ou précaires, et la discrimination et les stéréotypes sur le marché du travail et de la location.
Pourtant, ici aussi, un léger revirement est perceptible. Une amélioration structurelle de la situation des migrants sur le marché du travail peut être observée récemment dans la plupart des pays de l'OCDE, note l'OCDE dans son rapport Perspectives des migrations internationales 2024.xvi Alors qu'une forte baisse de la participation des migrants au marché du travail était initialement visible au lendemain de la pandémie de COVID-19, une reprise rapide s'est amorcée depuis 2021. Cette tendance positive s'est également poursuivie en 2023 (dernière année pour laquelle le rapport présente des chiffres harmonisés) : le taux d'emploi moyen des migrants dans l'OCDE atteignait 71,8 %, soit le taux d'emploi le plus élevé jamais enregistré, tandis que le taux de chômage moyen parmi les migrants est tombé à 7,3 % (voir Tableau 1). Ces chiffres reflètent non seulement une reprise économique après la pandémie de coronavirus, mais aussi le rôle structurellement croissant des migrants dans le soutien de l'activité économique. Dans de nombreux pays de l'OCDE, le nombre de chômeurs de longue durée parmi les migrants diminue également plus rapidement que dans la population non issue de l’immigration. Bien qu'il existe des exceptions à cette règle, notamment en Belgique. En termes d’intégration de réfugiés ukrainiens sur le marché du travail après l’invasion russe, la Belgique est d’ailleurs également moins performante que les autres pays repris dans l’analyse.
Tabel 1: Arbeidsmarktsituatiemigranten in OESO-landen (2023).
Le FMI conclut également dans son dernier rapport Perspectives de l'économie mondiale que "les migrants et les réfugiés - qui ont généralement un profil d'âge nettement inférieur à celui de la population autochtone - peuvent générer des avantages économiques qui l'emportent sur les coûts budgétaires et même atténuer la pression sur les finances publiques, à condition qu'ils soient bien intégrés dans le marché du travail".xvii Dans une analyse antérieure, le FMI avait déjà conclu que les avantages macroéconomiques de la migration, en particulier dans les économies avancées vieillissantes, sont substantiels et que ce que l'on appelle les "avantages dynamiques" - une augmentation de l'emploi, de la productivité du travail et du capital, et du taux d'investissement - peuvent se manifester à relativement court terme, même en cas d'afflux très soudain et important. Il est important de noter ici , selon le rapport, que les choix politiques effectués sont décisifs pour la concrétisation ou non de ces gains potentiels de prospérité : une politique inclusive et d'activation axée sur la formation, le recyclage et le perfectionnement, ainsi que sur la facilité d' accès au marché du travail est étroitement liée à une plus forte croissance de l' emploi et de l'économie, tandis que les politiques d'immigration plus strictes qui restreignent l'accès au travail ou à la formation sont associées à une participation plus faible au marché du travail et à une croissance économique ralentie.xviii
La main-d'œuvre étrangère: moteur de la croissance économique de l'UE?
Dans une analyse récente, la Banque centrale européenne (BCE) souligne également qu'une part importante de la croissance économique dans la zone euro depuis la pandémie de coronavirus est attribuable à la migration et à l'attraction de travailleurs étrangers. Selon les chercheurs de la BCE, les travailleurs étrangers ont compensé les effets démographiques négatifs du vieillissement rapide et de la baisse de la population active, jouant ainsi un rôle de levier pour la croissance économique. En outre, la position des travailleurs étrangers sur le marché du travail s'est également beaucoup améliorée, comme en témoignent la baisse du chômage, l'augmentation de leur niveau d'éducation et la diminution du "taux de surqualification" chez les migrants, c'est-à-dire le fait qu'ils occupent un emploi inférieur au niveau de leur diplôme.xix
Les derniers chiffres d'Eurostat le confirment. Dans un contexte de pénurie structurelle sur les marchés du travail, l'afflux de main-d'œuvre étrangère assure une croissance solide et indispensable de l'offre d'emploi. Entre le troisième trimestre de 2021 et le troisième trimestre de 2025, le nombre total de personnes (âgées de 20 à 64 ans) ayant un emploi dans l'Union européenne a augmenté de 3,65 % (voir Image 5a), ce qui équivaut à près de sept millions de travailleurs supplémentaires. Pour la grande majorité d'entre eux, il s'agit de migrants : des personnes nées dans un pays de l'UE et travaillant dans un autre, d'une part, et des travailleurs venant de l'extérieur de l'UE, d'autre part. Aujourd'hui, par rapport à 2021, pas moins de 6,4 millions de personnes supplémentaires travaillent dans un pays de l'Union européenne sans être nées dans ce pays. Cela représente une augmentation de 8,6 % pour la main-d'œuvre intra-UE, et une hausse considérable de 34,3 % pour la main-d'œuvre non européenne (voir Image 5a).xx Bien que le taux de chômage (Image 5b) des travailleurs étrangers (6,5% pour la main-d'œuvre intra-UE et 10,1% pour la main-d'œuvre non européenne) demeure nettement plus élevé que celui des travailleurs nationaux (5,0%), le taux de chômage des travailleurs non européens a diminué plus fortement que celui des travailleurs nationaux : de 2,2 points de pourcentage par rapport au troisième trimestre de 2021, contre une baisse de 0,9 point de pourcentage pour les travailleurs nationaux.
II. La rhétorique creuse de l’arrêt de l’immigration
Les migrants sont donc non seulement utiles, mais aussi indispensables, bien plus que certains hommes politiques ne voudraient le faire croire. En particulier les partis populistes radicaux et de droite ne cessent de répéter qu'ils vont "fermer les frontières", "mettre fin à l’immigration" et "réduire drastiquement l’afflux". Mais dès que ces partis assument des responsabilités gouvernementales, leur politique se révèle beaucoup moins rigoureuse que promis. Souvent c’est même le contraire qui se produit : l'immigration nette augmente au lieu de diminuer (voir Image 6). Ainsi, une fois au pouvoir, même les partis de droite radicale ou critiques à l'égard de l'immigration sont confrontés à la tendance démographique d'un vieillissement accéléré qui rend les économies de l'Europe occidentale de plus en plus dépendantes de la main-d'œuvre étrangère, avec des obligations juridiques internationales et les verrous de l'État de droit qui protègent les droits humains fondamentaux, ainsi qu’une réalité économique qui exige des choix pragmatiques. Résultat ? Un écart important entre la rhétorique dure et restrictive et la pratique politique plus modérée, entre ce qui est promis publiquement et ce qui s'avère nécessaire d'un point de vue économique. Cela semble contradictoire, mais il n’en est rien : en effet, un refus trop strict de l'immigration est économiquement et démographiquement auto-subversif.
La contradiction apparente dans la politique migratoire découle en grande partie de ce que l'on appelle le "paradoxe de la migration (il)libérale" dans les démocraties politiques,xxi où les gouvernements sont pris entre deux logiques contradictoires : d'une part, la mondialisation encourage le commerce, les investissements et la migration de la main-d'œuvre, et les lobbies patronaux et le respect des droits humains requièrent une politique relativement ouverte et libérale. D'autre part, les politiciens veulent servir leurs électeurs en leur promettant un contrôle strict, la sécurité et la protection de l'identité nationale. Ainsi, pour conserver un avantage compétitif et concurrentiel, les gouvernements doivent ouvrir leurs économies et leurs sociétés au commerce, à l'investissement et à la migration. Mais contrairement aux marchandises, aux capitaux et aux services, la libre circulation des personnes comporte des risques politiques plus importants, car la circulation spontanée des personnes au-delà des frontières nationales va à l’encontre de la logique du système étatique international, qui présuppose un certain degré de fermeture territoriale. Il en résulte que la logique économique en est une d'ouverture, tandis que la logique politique et administrative tend plutôt vers la fermeture. Parce que les gouvernements démocratiques doivent constamment naviguer entre ce besoin économique d'ouverture et la pression politique en faveur de la fermeture, il existe un écart structurel entre la rhétorique et la politique : les discussions politiques sur l'immigration, qui s'adressent principalement à l'opinion publique nationale, seront souvent plus restrictives que les politiques finalement mises en œuvre, celles-ci tenant également compte des exigences des entreprises et des lobbies patronaux, des besoins démographiques et économiques, ou encore des normes internationales.xxii
À cet égard, la politique migratoire est une sorte de ‘jeu d'équilibre’ : les politiciens démocratiquement élus sont constamment contraints de mettre en balance les intérêts économiques, les traités internationaux relatifs aux droits humains et les aspirations des entreprises (qui exigent un nombre suffisant de travailleurs) avec les préoccupations (réelles ou construites) des citoyens en matière d'immigration. Etant donné que de multiples intérêts et objectifs (implicites) doivent être conciliés, la politique finale poursuivie prend inévitablement toujours la forme d'un compromis pragmatique et incohérent. Cette disparité n'est pas une incohérence accidentelle, mais le résultat d'une tension fondamentale entre la logique politique et la nécessité économique.xxiii Les gouvernements démocratiques naviguent entre la pression électorale, les questions d'identité nationale et les obligations internationales d'une part, et la dépendance structurelle à l'égard de la migration pour la croissance et la prospérité d'autre part. Il en résulte un "trilemme migratoire", ou autrement dit un choix entre trois objectifs ou obligations politiques mutuellement incompatibles : 1) la volonté politique proclamée haut et fort de freiner l'immigration, 2) la nécessité économique et démographique de garantir une main-d'œuvre suffisante, et 3) le respect et la défense des droits humains fondamentaux et des principes de l'État de droit, y compris pour les migrants et les demandeurs d'asile (voir Image 7).
Le paradoxe de la migration.
En conséquence, les politiciens satisfont souvent les électeurs à coups de discours musclés, tout en menant tacitement et en coulisse une politique plus ouverte. Certains scientifiques soulignent dès lors que la rhétorique dure adoptée n'a pas pour objectif premier de juguler réellement l'immigration, mais remplit plutôt une ‘fonction symbolique’, dans laquelle ‘les dirigeants élus et les bureaucrates ont de plus en plus souvent recours à des outils politiques symboliques pour donner l'impression d’exercer un contrôle’.xxiv Cela signifie que le renforcement des contrôles aux frontières ou les politiques visant spécifiquement, par exemple, les demandeurs d’asile, ne s'accompagnent pas nécessairement de politiques qui restreignent également les droits d'entrée et de séjour de toutes les catégories de migrants. Il est donc plus utile d'analyser ‘la’ politique migratoire en termes de ‘combinaison de politiques’ comprenant différents canaux d'admission qui interagissent et influencent ainsi la direction, l’ampleur, la composition et le calendrier des migrations, en ouvrant de manière sélective certaines voies et en en fermant d'autres.xxv Une distinction de plus en plus importante est faite entre la motivation humanitaire d’accueillir des réfugiés en quête de protection et la motivation économique de permettre l’entrée de travailleurs migrants pour combler la pénurie de main-d'œuvre. Ainsi, contrairement à la rhétorique musclée sur la réduction de l’afflux, l'essence d'une politique migratoire ‘stricte’ semble donc plutôt viser à renforcer certains critères de sélection et conditions d'accès, plutôt qu'à réduire considérablement le ‘volume total’, ce qui équivaudrait tout simplement à une automutilation économique.
La conséquence du ‘paradoxe de la migration (il)libérale’ est dès lors que les migrants sont souvent utilisés comme des pions dans un jeu de pouvoir cynique et rhétorique, principalement axé sur l'accumulation du pouvoir et la compétition électorale, alors que la politique effective a un effet plutôt limité sur l'afflux total. Ce qui se développe entre-temps, c'est une hiérarchie de vies humaines dans laquelle certaines catégories de migrants sont de plus en plus considérées comme 'gênantes' et 'indésirables' (c'est-à-dire les demandeurs d'asile et les réfugiés), tandis que pour d'autres catégories de migrants (à savoir les travailleurs migrants économiques), on ouvre précisément de nouvelles voies légales et des voies d'accès supplémentaires.
Étude de cas n° 1.
Le Royaume-Uni après le Brexit: pas moins, mais plus de migration
Le Royaume-Uni avant et après le Brexit constitue un exemple particulièrement frappant du paradoxe de la migration (il)libérale. Les préoccupations liées à l'immigration ont en effet joué un rôle clé dans le succès de la campagne en faveur du Brexit et dans la décision du Royaume-Uni de quitter l'Union européenne. Des slogans tels que ‘Take back control’ (Reprendre le contrôle) et des promesses de « stopper les bateaux » étaient au premier plan de la campagne. Parmi les exemples notoires, on peut citer l'affiche du United Kingdom Independence Party (UKIP) où, au-dessus d'une foule de réfugiés syriens, les mots "Breaking Point" (point de rupture) étaient écrits en lettres capitales et qui appelait à "se libérer de l'UE et à reprendre le contrôle de nos frontières." "Le nombre total d’immigrants diminuera, et nous veillerons à ce que le peuple britannique garde toujours le contrôle", promettait également le Manifeste du parti conservateur en 2019.xxvi Les partisans du Brexit ont donc fortement insisté sur le fait que quitter l'Union européenne offrait la meilleure chance de ‘reprendre’ le contrôle de l’immigration et de ses propres frontières. Par conséquent, juste avant le référendum, de nombreux électeurs ont admis que les restrictions en matière de migration étaient la principale raison de leur vote en faveur de la sortie de l'UE.xxvii
Il est donc particulièrement ironique et dramatique que l'afflux d'immigrants n'ait pas diminué après le Brexit, mais ait atteint des sommets historiques dans tous les domaines. Un nouveau système d'immigration à points a été introduit en janvier 2021 en remplacement de la libre circulation des biens et des personnes avec l'UE. Depuis lors, les citoyens de l'UE qui émigrent au Royaume-Uni sont soumis aux mêmes règles d'immigration que les citoyens du reste du monde. Cependant, bien que l'immigration dans l'UE ait fortement diminué, et que depuis 2022, le nombre de citoyens de l'UE qui émigrent du Royaume-Uni soit même supérieur à celui de ceux qui y immigrent, cette baisse est largement compensée par la forte augmentation du nombre de personnes originaires de pays hors UE qui migrent vers le Royaume-Uni (voir Image 8). Alors que l'immigration de citoyens non européens oscillait entre 50 000 et 100 000 immigrés par an dans les années 2012-2016 (contre 200 000 à 300 000 citoyens de l'UE), on observe dans les années qui suivent le Brexit une forte hausse, jusqu'à des pics d'un million d'immigrés non européens en 2022 et 2023, pour retomber à près de 400 000 immigrés pour l'année se terminant en juin 2025 : une forte baisse par rapport aux deux années précédentes, mais toujours bien plus élevée que la moyenne d'avant le Brexit.xxviii Ainsi, malgré les grandes promesses, l'afflux de migrants ne semble pas avoir diminué de manière significative, bien au contraire. Une catégorie de migrants (citoyens de l'UE) a simplement été remplacée par une autre catégorie de migrants (citoyens non-UE), qui sont d'ailleurs entrés au Royaume-Uni en plus grand nombre. En 2024 par exemple, les ressortissants de l’Inde constituaient de loin le groupe le plus important parmi les immigrants, suivis par les ressortissants pakistanais et chinois.
La migration irrégulière a également connu une forte augmentation. Alors que seulement 299 traversées irrégulières de la Manche ont été signalées en 2018, ce nombre est passé à 29 437 en 2023, pour culminer à 45 774 signalements en 2022. Le nombre de demandes d'asile a lui aussi fortement augmenté : 84 200 demandes d'asile ont été enregistrées en 2024, soit le nombre le plus élevé depuis le précédent pic de 2002, où 84 100 demandes avaient été signalées.xxix
Les causes de l’afflux accru
La forte augmentation de la migration nette après le Brexit était la conséquence directe d'une série de libéralisations politiques sous les gouvernements conservateurs successifs. Alors que le nouveau système à points introduit au 1er janvier 2021 - sous la direction du Premier ministre de l'époque, Boris Johnson - est devenu plus restrictif pour les citoyens de l'UE, les critères d'admission pour les citoyens non-UE ont été assouplis, notamment par l'introduction d'exigences salariales et de qualifications moins élevées. Pour pouvoir travailler au Royaume-Uni, les ressortissants de pays non membres de l'UE devaient, selon l'ancien système, occuper un emploi de niveau universitaire et gagner un salaire minimum de 30 000 £ par an. Dans le nouveau système par contre, les personnes n'ayant pas fait d'études supérieures pouvaient également introduire une demande de visa et le salaire minimum requis avait été abaissé à 25 600 £ par an, avec des assouplissements supplémentaires pour les travailleurs saisonniers et pour des fonctions dans les secteurs des soins et du tourisme.
En outre, le gouvernement britannique a également introduit de nouvelles voies d'obtention de visas : par exemple, une voie d'obtention de visa via le travail après les études (Graduate Visa Route) a été mise en place, permettant aux étudiants en bachelor internationaux de rester dans le pays pendant deux ans maximum après la fin de leurs études, et aux étudiants en master et doctorat pendant trois ans au maximum pour travailler. De plus, des visas de travail flexibles ont été accordés aux travailleurs du secteur de la santé et des soins aux personnes âgées (Health and Care Workers Visa), et des visas humanitaires spéciaux ont été délivrés aux Ukrainiens et aux résidents de Hong Kong. Enfin, les universités britanniques ont également commencé à recruter plus activement des étudiants étrangers pour faire face à la détérioration de leur situation financière. En particulier, la grave pénurie de main-d'œuvre qualifiée, principalement dans les secteurs de la santé et des soins, de l'agriculture et du tourisme, nécessitait l'attraction continue de travailleurs étrangers.
Le besoin persistant de travailleurs étrangers s'explique aussi en partie par la forte baisse du taux de fécondité au Royaume-Uni : comme de plus en plus de personnes choisissent de mettre des enfants au monde à un âge plus avancé, et optent pour des familles moins nombreuses, les taux de natalité en Angleterre et au pays de Galles sont en chute libre : le taux de fécondité global a encore baissé, passant de 1,42 enfant par femme en 2023 à 1,41 en 2024. Ce chiffre est le plus bas pour la troisième année consécutive et depuis que l'enregistrement a commencé il y a environ 90 ans.xxx
Il est par ailleurs frappant de constater que la politique plus restrictive à l'égard des citoyens de l'UE a involontairement conduit à une augmentation du nombre de résidents permanents. Alors que les migrants d'Europe de l'Est migraient autrefois souvent de manière ‘circulaire’ ou faisaient des allers-retours, nombre d'entre eux ont décidé de rester de manière permanente après 2020, les retours temporaires et les réadmissions devenant de plus en plus difficiles. Comme l’explique Hein de Haas, chercheur spécialisé dans les questions migratoires, une politique de migration stricte favorise ainsi plutôt un établissement permanent, ce qui renforce encore le paradoxe de la migration : une politique visant à limiter l'immigration peut en réalité augmenter durablement l'immigration nette.
Resserrement récent et perspectives
Le gouvernement conservateur britannique dirigé par Rishi Sunak a annoncé fin 2023 une nouvelle série de mesures restrictives visant à réduire l'immigration, notamment des règles plus strictes pour les étudiants internationaux et des seuils de revenus plus élevés pour les visas de travail. En partie à cause de ces restrictions, l'immigration en provenance de pays hors UE est passée d'un pic de plus d'un million de personnes en 2023 à moins de 400 000 citoyens non européens pour l'année se terminant en juin 2025, principalement en raison d'une baisse du nombre d'étudiants étrangers venant étudier et travailler au Royaume-Uni. Au cours de la même période, les sorties nettes se sont également accélérées de la part des citoyens de l'UE qui s'étaient installés au Royaume-Uni avant le Brexit, mais qui quittent maintenant le pays.xxxi Le résultat net reste toutefois un solde migratoire net largement supérieur à celui enregistré avant la sortie de l'UE, et les projections officielles de l'Office for National Statistics (ONS) prévoient que l'immigration nette continuera à osciller autour de 340 000 personnes au moins jusqu'en 2028, soit un niveau structurellement plus élevé qu'avant le Brexit..xxxii Ainsi, le Royaume-Uni illustre très bien le paradoxe de la migration (il)libérale : un projet politique né de la volonté de réduire fortement l'immigration n'a finalement pas abouti à la réduction promise, mais plutôt à un afflux net considérablement accru, bien qu'il s'agisse de plus en plus de citoyens non-UE plutôt que de citoyens de l'UE (voir Image 8).
Le gouvernement travailliste (Labour) dirigé par Keir Starmer a annoncé un nouveau durcissement de la politique d'asile et d'immigration à la fin du mois de mai 2025.xxxiii Dans le prolongement des précédentes restrictions, l’objectif est de revenir sur la plupart des assouplissements apportés à la politique d'immigration après le Brexit.xxxiv Selon les plans actuels, par analogie avec le modèle danois (voir infra, étude de cas n° 3), les réfugiés demandant l'asile au Royaume-Uni ne seront à l'avenir autorisés à rester dans le pays que temporairement et leur statut sera réévalué (et éventuellement révoqué) à intervalles réguliers. Actuellement, le statut de réfugié au Royaume-Uni a une durée de cinq ans, après quoi les réfugiés peuvent demander un permis de séjour à durée indéterminée et suivre un parcours vers la citoyenneté. La nouvelle réforme devrait raccourcir considérablement cette période de protection et permettre de retirer le statut de résident une fois que la situation dans le pays d'origine est considérée comme sûre.
Une analyse d'impact ou impact assessment réalisée par le ministère de l'Intérieur britannique concernant une partie limitée des nouvelles restrictions — à savoir le durcissement des règles en matière de visas pour les travailleurs qualifiés et le personnel soignant —, qui a été élaborée en juillet mais n'a été rendue publique qu'à la fin de 2025,xxxv a toutefois conclu que le coût cumulé de l'intensification des restrictions à l'immigration des travailleurs qualifiés et du personnel soignant sur une période de cinq ans (2025-2030) se situerait entre 2,2 et 10,8 milliards de livres sterling, l'estimation la plus réaliste étant une perte de 5,4 milliards de livres sterling : les recettes provenant des visas diminueraient d'environ 500 à 800 millions de livres sterling, tandis que la perte de recettes fiscales pourrait s'élever à au moins 1,4 milliard et jusqu'à 9,5 milliards de livres sterling. Ce faisant, le ministère de l’Intérieur britannique confirme ainsi clairement qu'opter pour de nouvelles restrictions revient à se tirer une balle dans le pied sur le plan économique.
Étude de cas n° 2.
L'Italie sous Meloni: un langage dur, mais avec une porte arrière grande ouverte
L'Italie de Giorgia Meloni présente également un cas particulièrement intéressant quant à la manière dont les partis de droite radicale gèrent la tension impossible à résoudre entre une politique à caractère fermé et une ouverture économique. Son parti, Fratelli d'Italia, a remporté les élections en septembre 2022 avec un programme ouvertement anti-migration, promettant, entre autres, de mettre fin à l'immigration ‘illégale’ en établissant un ‘blocus maritime’ sur la mer Méditerranée pour intercepter et renvoyer inexorablement les bateaux de réfugiés vers les côtes d'Afrique du Nord. Pendant la campagne, Meloni a également promis de n'admettre que des réfugiés reconnus. Il n’y avait désormais plus de place en Italie pour les ‘migrants économiques’, les ‘chercheurs de bonheur’ et les ‘migrants illégaux’. Meloni se positionnait aussi explicitement comme défenseur de l'autodétermination nationale face à ce qu'elle considère comme une politique migratoire européenne défaillante. Mais dans une situation inconfortable, l’Italie combine, sous son règne, des positions anti-immigration très strictes (notamment à l'encontre des demandeurs d'asile et des réfugiés) avec une dépendance économique croissante à l'égard des travailleurs immigrés.
Mesures restrictives en matière de langue et de politique
Sous le gouvernement de Meloni, le ton à l'égard des réfugiés et des migrants s'est considérablement durci. Dans ses communications publiques, son gouvernement évoque systématiquement une « situation d’urgence sans précédent" qui menace la sécurité nationale. Ce discours lui a également permis de prendre une série de « mesures exceptionnelles » pour faire face à la crise migratoire. Par conséquent, le côté restrictif du gouvernement de Meloni se caractérise par des décrets symboliquement chargés et médiatisés visant à endiguer l'immigration irrégulière et d'autres formes de migration, ainsi que par une diplomatie migratoire extérieure assertive visant à externaliser les contrôles aux frontières, les opérations de sauvetage et l'accueil des réfugiés vers d'autres pays, souvent non européens.
Un premier règlement important de ce type, par exemple, a été le "décret anti-ONG", qui visait à limiter fortement les opérations de sauvetage des réfugiés en mer Méditerranée par les organisations non gouvernementales (ONG) (notamment en obligeant les navires de sauvetage à débarquer les réfugiés secourus uniquement dans des 'ports éloignés' du centre et du nord de l'Italie et en imposant de nouvelles obligations techniques aux navires utilisés, rendant ainsi inutilisable une grande partie de la flotte existante).xxxvi En même temps, les peines encourues pour le trafic d'êtres humains avaient aussi été considérablement alourdies, et ce dans des termes si larges que les opérations de sauvetage humanitaire étaient également devenues potentiellement punissables : "quiconque, en violation des dispositions de la présente loi consolidée, facilite, dirige, organise, finance ou exécute le transport d'étrangers sur le territoire de l'État" pouvait désormais être condamné à une peine de 30 ans de prison.xxxvii
Une deuxième mesure importante, le ‘décret Cutro’, adopté après un naufrage près de la ville calabraise de Cutro dans lequel 94 migrants se sont noyés, a renforcé et durci les procédures d'asile normales en autorisant le traitement accéléré et la détention des demandeurs d'asile provenant de pays d'origine considérés comme sûrs, c'est-à-dire présentant un faible pourcentage de demandes d'asile reconnues. Le décret permettait désormais de détenir les demandeurs d'asile provenant de ces pays dans des centres de rétention en attendant leur reconnaissance ou leur retour forcé vers leur pays d'origine. En octobre 2023, un règlement succédant au précédent, connu sous le nom de « Cutro 2 », a également considérablement réduit la protection des mineurs étrangers non accompagnés : les migrants ayant atteint l'âge de 16 ans pouvaient désormais être placés en détention pendant cinq mois dans des centres de rétention pour adultes. Dans ce contexte, le 6 novembre 2023, le gouvernement italien a également signé un accord avec l'Albanie pour la construction de deux centres de rétention ‘offshore’ le long de la côte albanaise. L'idée était d'y déporter les demandeurs d'asile qui avaient été repêchés en Méditerranée par les garde-côtes et la marine italiens et qui provenaient de pays considérés comme sûrs, dans l'attente de leur procédure d'asile. Cependant, tant les tribunaux nationaux que la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) ont déjà statué que la qualification unilatérale par l'Italie de divers pays d'origine comme 'sûrs' est contraire à la législation européenne en vigueur. xxxviii
D'autres accords de migration tristement célèbres ont été conclus avec la Tunisie et la Libye. En juillet 2023, Meloni s'est rendu en Tunisie en compagnie du Premier ministre néerlandais de l'époque, Mark Rutte, et de la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour signer officiellement un accord migratoire vivement critiqué par les organisations de défense des droits humains. À l'instar de l'accord avec la Turquie, la Tunisie s'engage, dans le cadre de cet accord, à bloquer les migrants cherchant à transiter vers l'UE, en échange d'un soutien financier. Toutefois, cet accord a été largement critiqué, car il s'est avéré par la suite que les autorités tunisiennes se contentaient d'expulser les migrants dans le désert, sans nourriture ni eau.xxxix L'accord avec la Libye fait quant à lui référence à un accord entre l'Italie et la Libye, en vertu duquel l'Italie (et l'UE) fournit un soutien financier et technique aux garde-côtes libyens pour intercepter les migrants en Méditerranée et les remorquer jusqu'à la côte libyenne.xl Le mémorandum d'accord, qui est à la base de cet accord, avait déjà été signé par Paolo Gentiloni en 2017, mais a été tacitement reconduit par Meloni en novembre 2022 sans autre ajustement, alors que les organisations de défense des droits humains avaient entre-temps largement démontré que les migrants renvoyés en Libye risquaient d'être détenus dans des conditions inhumaines, d'être torturés, exploités, voire violés.xli
Langage musclé versus pragmatisme économique
En dépit de la sévérité du langage anti-migration, le gouvernement Meloni a toutefois aussi pris des mesures remarquablement ‘libérales’ en matière d'immigration de main-d'œuvre et de légalisation des migrants. Par le biais du "décret sur les flux” (Decreto Flussi), le gouvernement a approuvé l'octroi de 452 000 nouveaux permis de travail pour des citoyens non européens en 2023, sur une période de trois ans : 136 000 nouveaux permis en 2023, 151 000 en 2024 et 165 000 en 2025.xlii Pour le plan régissant les flux qui y a succédé (2026-2028), la délivrance d'environ un demi-million de nouveaux visas de travail supplémentaires a été prévue.xliii En principe, ces visas sont destinés aux travailleurs arrivant par avion en provenance de pays avec lesquels l'Italie a conclu un accord bilatéral. Mais dans la pratique, les migrants arrivés par bateau sont également légalisés pour occuper les postes vacants.
Afin de remédier à la grave pénurie de main-d'œuvre en Italie, l'Italie et la Tunisie ont également convenu, en mars 2024, d'accorder à 12 000 travailleurs tunisiens des permis de travail pour une période de trois ans. En avril 2024, un ‘corridor de travail’ a été négocié avec le Liban, l'Éthiopie et la Côte d'Ivoire dans le cadre d'un projet pilote visant à mobiliser de manière flexible les travailleurs potentiels de ces pays également.xliv
Par conséquent, les chiffres officiels de l'immigration n'ont pas baissé ces dernières années sous le gouvernement Meloni, mais ont par contre continué à augmenter (voir : Image 9). Pas moins de 440 000 et 435 000 nouveaux citoyens se sont respectivement inscrits dans le pays en 2023 et 2024. L'augmentation du nombre de migrants par rapport à 2022 s'explique d'ailleurs exclusivement par une hausse de l'immigration étrangère (+13 % sur deux ans par rapport à 2022), étant donné que "l'immigration" ou le "rapatriement" de citoyens italiens a même diminué sous Meloni (-23,6 %).xlv
Cette tendance symbolise la dépendance structurelle de l'Italie à l'égard de la main-d'œuvre étrangère dans les secteurs où la pénurie persiste - notamment l'agriculture, le tourisme, la construction, les transports, l’horeca, la télécommunication, les soins de santé et l'industrie - et la pression exercée par les organisations d'employeurs pour accroître l'afflux de main-d'œuvre. Les larges assouplissements du décret sur les flux reflètent ainsi le besoin urgent de main-d'œuvre étrangère dans une société vieillissante confrontée à des pénuries de main-d'œuvre persistantes dans divers secteurs. Les organisations patronales réclament depuis des années une extension des quotas de main-d’œuvre, et le contexte post-pandémique n'a fait qu'aggraver la pénurie de travailleurs peu ou moyennement qualifiés.
Là encore, le contexte démographique explique en grande partie l'accent mis sur la politique libérale. En effet, l'Italie se trouve dans un creux démographique, avec un taux de fécondité d'à peine 1,18 enfant par femme - le plus bas depuis l'unification du pays en 1861 - et une population où un habitant sur quatre a plus de 65 ans. En outre, seuls 370 000 bébés sont nés en 2024, tandis que 281 000 décès de plus que de nouvelles naissances ont été enregistrés. Par ailleurs, un nombre croissant de jeunes, pour la plupart, quittent le pays à la recherche d'autres lieux offrant davantage d’opportunités. L'Italie est donc confrontée à une véritable contraction de sa population, selon l'Office national des statistiques (Istat).xlvi
Simultanément, le gouvernement de Meloni a discrètement poursuivi la protection et l'accueil des réfugiés ukrainiens, leur garantissant un accès immédiat à l'emploi, à l'éducation et aux soins de santé. Cela crée une tension évidente : alors que son gouvernement s'est engagé dans une criminalisation poussée de la migration irrégulière, il poursuit simultanément une politique relativement ouverte à l'égard des migrants économiques et des Ukrainiens (chrétiens). La fermeture croissante aux demandeurs d'asile s'accompagne donc d'une ouverture sélective aux travailleurs et aux réfugiés de guerre ukrainiens. Ce faisant, il adopte deux points de vue diamétralement opposés sur la migration : en élargissant considérablement le décret sur les flux pour répondre aux souhaits de l'industrie, il admet en fait que l'économie italienne ne peut pas se passer des migrants, alors que dans ses communications, il dépeint systématiquement la migration de manière négative et dédaigneuse, comme un danger pour la sécurité nationale et l'autodétermination nationale de l'Italie.
Dans la pratique, l'accent mis sur la fermeture des frontières, qui fait l'objet d'une grande communication, masque une dépendance structurelle à l'égard de la migration et laisse place, dans les faits, à un large éventail d'exceptions. Cependant, ces exceptions sont communiquées aussi rarement que possible. La tactique de Meloni - un langage dur et répressif sur les demandeurs d'asile et un silence stratégique sur l'augmentation de la migration de la main d’œuvre - est une méthode éprouvée qui est maintenant copiée par de plus en plus de gouvernements européens : faire beaucoup de bruit sur une petite catégorie d'immigrés, facile à distinguer et à diaboliser, afin de détourner l'attention de l'admission de travailleurs étrangers à une échelle beaucoup plus grande.xlvii En bref, tout comme le Royaume-Uni après le Brexit, Mme Meloni et son gouvernement doivent conclure qu'une rhétorique dure et nationaliste sur le gel de l'immigration peut être payante sur le plan électoral, mais qu'en pratique, elle s'avère économiquement insoutenable et autodestructrice.
Étude de cas n° 3.
Danemark: variante sociale-démocrate du paradoxe de la migration
La politique migratoire danoise est particulièrement intéressante car elle montre clairement que le paradoxe de la migration n'est pas l'apanage des partis et des gouvernements de la droite radicale, mais qu'elle concerne également les partis sociaux-démocrates et les chefs de gouvernement. Sous la direction de la Première ministre Mette Frederiksen (Socialdemokratiet), par exemple, le gouvernement danois se profile publiquement avec des mesures dures et symboliques et un langage très restrictif sur l'asile et l'immigration : des objectifs ambitieux visant à réduire le nombre de demandeurs d'asile à zéro, à la quasi-impossibilité d'obtenir un permis de séjour permanent, en passant par l'intention d'externaliser les procédures d'asile vers des pays tiers. Le langage sévère contre la migration s'inscrit dans une évolution plus longue et plus large : sous l'impulsion du parti populaire danois (Dansk Folkeparti (DF)), le Danemark a mis en place un double système de sécurité sociale depuis le début du millénaire, combinant un accès universel et inconditionnel à l'État-providence pour les Danois sans antécédents migratoires avec des restrictions d'entrée croissantes et des conditions supplémentaires pour les immigrés. Par exemple, depuis 2010, l'allocation de chômage pour les réfugiés ne représente que la moitié de ce que reçoit un citoyen danois.xlviii La politique du gouvernement Frederiksen doit donc être considérée principalement comme la poursuite et la normalisation d'une politique de "chauvinisme social" où des règles différentes d'accès à la sécurité sociale et à certains services publics s'appliquent en fonction de l'origine ou du milieu culturel d'une personne.xlix
Conjointement, le gouvernement danois constate que le pays reste structurellement dépendant de la migration pour combler d'importantes pénuries sur le marché du travail. L'augmentation de l’utilisation du langage agressif et répressif à l'égard des demandeurs d'asile et des immigrants est donc associée à une forte augmentation du nombre de permis de travail accordés. Le Danemark, patrie du "chauvinisme social" et des lois strictes sur l'immigration, après des années de politiques restrictives, doit donc maintenant changer de cap et attirer de plus en plus de main-d'œuvre étrangère. Ce faisant, le Danemark professe également une forme d'"ouverture sélective" : aux restrictions strictes et à la dissuasion pour les demandeurs d'asile et les réfugiés de guerre s'oppose une ouverture pragmatique et instrumentale pour les travailleurs économiquement nécessaires. Ainsi, la politique danoise expose également la contradiction croissante au sein de la social-démocratie européenne entre l'adhésion à un universalisme social et la pratique d'une forme de particularisme national dans lequel l'accès à l'État-providence est réservé à ceux qui ont déjà apporté une contribution démontrable et à long terme à cet État.
‘Changement de paradigme’: virage vers une politique migratoire répressive
La politique danoise en matière d'immigration et d'asile a connu une évolution majeure au cours des deux dernières décennies. Tout d'abord, il y a eu un changement dans le paysage politique et dans la pensée politique des sociaux-démocrates en particulier. En conséquence, le débat politique sur l'asile et l'immigration n'a plus été dominé par le clivage classique gauche-droite, mais un consensus entre les partis s'est dégagé sur la nécessité d'une politique d'immigration très stricte et restrictive. Le changement de cap au sein des sociaux-démocrates a été particulièrement décisif à cet égard. Dès la campagne électorale de Helle Thorning Schmidt en 2015, le parti a affiné son ton et son langage, mais c'est surtout sous la direction de Mette Frederiksen, présidente du parti depuis 2015, que le parti a développé un profil de migration explicitement dur et limité, avec des traits "nativistes". Peu après son arrivée à la tête du parti, Mme Frederiksen a également indiqué qu'elle était ouverte à une coopération avec le Parti populaire danois (DF), un parti de droite radicale, sur les questions d'asile et de migration.li Les élections nationales de 2019, au cours desquelles les sociaux-démocrates ont fait campagne en combinant des positions socio-économiques de gauche et une ligne dure en matière d'immigration, sont souvent citées comme illustrant le succès électoral d'une telle orientation, mais le parti a perdu beaucoup de terrain dans les années qui ont suivi, avec un résultat historiquement faible aux élections européennes de 2024 et, pour la première fois depuis 1903 ( !), la perte du bastion du pouvoir qu'est Copenhague aux élections régionales de 2025.
Sur le plan politique, ce changement de cap s'est traduit par ce que l'on a appelé le "changement de paradigme" au Danemark. Alors qu'avant 2015, le cadre de la migration et de l'intégration était largement axé sur la résidence permanente et l'intégration à long terme, après 2015, la protection temporaire, le retrait des permis de séjour et le retour actif sont devenus le point de départ des lois et des réglementations. La législation danoise officielle en matière d'asile et de migration s'est donc rapprochée de plus en plus des opinions originales et des idées de droite radicale du Parti populaire danois (DF). De plus en plus, le statut de résident temporaire est devenu la norme, l'accent a été mis sur un retour rapide et les droits de séjour ont été structurellement supprimés.lii
Un premier élément important du "changement de paradigme" a été l'amendement à la loi sur les étrangers (Udlændingeloven Article 7, paragraphe 3) introduit par le Parlement danois en 2015, à la suite de la guerre civile syrienne et au plus fort de la crise européenne des réfugiés, qui a créé un nouveau statut de protection temporaire. Ce faisant, la loi sur les étrangers a introduit une distinction supplémentaire entre les réfugiés qui ont été persécutés individuellement dans leur pays d'origine et les réfugiés qui ont fui leur pays d'origine en raison de la situation générale (de guerre) sur le terrain. Pour cette dernière catégorie de réfugiés, la modification de la loi a créé un nouveau statut de protection temporaire et incertain : pour les personnes qui ne sont pas manifestement persécutées individuellement, un permis de séjour ne serait désormais valable que pour deux ans, après quoi la demande d'asile devrait être renouvelée à chaque fois, sans perspective directe d'un statut de séjour permanent. Avant 2015, les réfugiés se voyaient généralement accorder le statut de résident pour une durée de cinq à sept ans, après quoi leur permis de séjour devenait automatiquement permanent. La modification législative a également suspendu le droit au regroupement familial et abaissé le seuil de retrait du statut de protection : une amélioration durable et significative de la situation en matière de sécurité et de droits des êtres humains dans le pays d'origine n'est plus une condition nécessaire au réexamen du statut de demandeur d'asile.
En 2019, le Parlement danois a de nouveau approuvé une série d'amendements à la loi sur les étrangers, y compris l'introduction de l'article 19a, qui stipule que tous les permis de réfugiés seront dorénavant de nature temporaire et devront viser le retour dès que les circonstances le permettront. Le statut de protection temporaire, introduit en 2015, a donc été étendu à tous les demandeurs d'asile et de protection. Un permis de séjour permanent ne peut désormais être demandé qu'après au moins huit ans (avec l'exigence supplémentaire de remplir des conditions strictes d'intégration et d'autonomie, telles que parler couramment le danois, occuper un emploi à temps plein et avoir un revenu annuel moyen supérieur à un certain seuil),liii tandis que le statut de résident temporaire des demandeurs d'asile peut être retiré même avant l'expiration du délai si les autorités danoises estiment que la situation dans le pays d'origine est moins problématique qu'au moment de la demande initiale. C'est ce qui s'est effectivement passé dans le cadre du "projet Damas" : au printemps 2019, les autorités danoises chargées de l'immigration ont commencé à retirer activement ou à ne pas renouveler le statut d'asile de groupes spécifiques de réfugiés syriens. Cela a été possible parce que le gouvernement danois avait unilatéralement (et contre l'avis de plusieurs organisations internationales) classé les régions de Damas et du Gouvernorat de Rif Dimachq comme "sûres".liv Ainsi, avec cette pratique politique, la politique danoise elle-même a encouragé une forme de séjour illégal.
Une autre loi révélatrice et controversée adoptée par le Parlement danois le 26 janvier 2016 (avec le soutien des sociaux-démocrates) est la "loi sur les bijoux » (Jewellery Law). Elle permet de confisquer les biens de valeur des réfugiés pour couvrir les frais de leur entretien et de leur séjour dans les centres d'asile danois. Plus précisément, la loi donne à la police danoise le droit de confisquer l'argent liquide ou les objets de valeur des demandeurs d'asile à leur arrivée s'ils valent plus de 10 000 couronnes danoises (environ 1 340 euros) ; les bijoux ayant une valeur sentimentale, comme une alliance ou une bague de fiançailles, sont exemptés de cette mesure.
Parallèlement au durcissement interne de la politique migratoire, des tentatives ont également été faites pour restreindre davantage l'accès à l'asile en organisant des procédures en dehors du territoire national. À l'initiative des sociaux-démocrates, un plan de gestion a donc été élaboré, selon lequel le Danemark, de préférence en coopération avec d'autres États membres de l'UE, établirait un centre de rétention en dehors de l'Europe où les demandeurs d’asile nouvellement arrivés pourraient être amenés en attendant que leur demande d'asile soit examinée. Sur la base de cette proposition, le Danemark a également adopté une modification de la loi sur les étrangers en juin 2021 (article 29), qui permet depuis aux demandeurs d'asile d'être transférés vers un État tiers non membre de l'UE afin de traiter leur demande d'asile, de bénéficier d'une protection dans cet État ou d'organiser leur retour dans leur pays d'origine à partir de ce dernier. Dans ce contexte, les partenariats avec des pays tiers tels que le Rwanda ont également été examinés.lv Bien que ce projet soit resté lettre morte à ce jour, le gouvernement danois reste d'avis que les demandes d'asile devraient être traitées en dehors des frontières du pays et, idéalement, en dehors de l'UE.
L'objectif sous-jacent des modifications législatives susmentionnées ? Dissuader les futurs demandeurs d'asile en évoquant l'image d'un État peu accueillant et hostile et faire comprendre que même les demandeurs d'asile reconnus seront renvoyés dès que possible. Ce faisant, la première ministre danoise a déclaré à plusieurs reprises que l'objectif explicite de cette politique était de réduire à zéro le nombre de demandeurs d'asile.lvi Le message est clair comme de l’eau de roche : "si vous venez au Danemark, nous vous confisquerons vos objets de valeur, nous vous placerons dans des centres de retour (fermés) ou nous vous enverrons dans un coin inhospitalier du monde, et si vous avez droit à une protection, elle n'est que temporaire et incertaine, car dès que nous le pourrons, nous vous renverrons dans votre pays d'origine."
En bref, sous la présidence de Mette Frederiksen, la politique migratoire danoise s'est transformée en une politique explicitement anti-immigration où des termes tels que "intégration durable" ont été remplacés par "autonomie" et "retour" et où l'objectif ouvertement communiqué est une "fin de la migration".
Par ailleurs, le Danemark a pu aller aussi loin dans ses renforcements parce qu'il ne fait pas partie de la zone euro et qu'il a négocié plusieurs "dérogations", ce qui lui permet d'échapper à une grande partie des règles communes de l'UE en matière d'asile et de migration. Cela signifie que le pays n'est pas formellement lié par l'acquis communautaire en matière d'asile (le cadre réglementaire de l'UE en matière d'asile), ce qui le place dans une position unique au sein de l'UE. Par conséquent, la législation et la pratique actuelles en matière de retrait de la protection de l'asile divergent considérablement des dispositions de l'UE relatives à la durée et à la révision du statut de protection, et les réfugiés bénéficiant d'une protection subsidiaire et temporaire au Danemark jouissent aujourd'hui d'une protection nettement inférieure à celle qui est légalement requise dans d'autres États membres de l'UE. En conséquence, de nombreux réfugiés au Danemark vivent dans des conditions stressantes, caractérisées par un degré de temporalité et d'incertitude beaucoup plus élevé qu'auparavant.
Pourtant, la politique de retour renforcée est en grande partie un échec : en l'absence d'accords de retour formels avec les pays d'origine, de nombreux migrants se retrouvent piégés dans un vide juridique : soit ils finissent dans des centres de rétention fermés (souvent soumis à des conditions (matérielles) semblables à celles d'une prison et soumis à de véritables règles pénitentiaires),lvii soit ils disparaissent encore dans l'irrégularité, au Danemark ou dans les pays voisins.lviii La loi danoise sur l'externalisation n'existe actuellement que sur le papier : il n'y a pas encore d'accord concret avec un pays tiers, et l'opérationnalisation de la loi reste entourée d'un brouillard juridique et pratique. Conjointement, la politique migratoire menée est très schizophrène et ambiguë par nature : les réfugiés doivent constamment et sans cesse se préparer à retourner dans leur pays d'origine, mais s'ils veulent avoir une chance de résider de manière permanente, on attend d'eux qu'ils participent intensivement et répondent à des critères d'intégration stricts en termes de langue, de travail et de culture.lix Le message de base semble donc être le suivant : nous voulons que vous partiez d'ici dès que possible, mais vous devez vous intégrer, participer et vous adapter comme si vous alliez rester ici pour toujours. C'est à la fois un rejet explicite et une invitation.
La contradiction de la politique migratoire danoise: ouverte et fermée à la fois
Mais le langage hostile et la pratique politique de ces dernières années contrastent fortement avec la réalité pratique dans laquelle le Danemark continue de compter sur la migration pour trouver suffisamment de main-d'œuvre. Les pénuries structurelles et aiguës dans des secteurs tels que les soins aux personnes âgées, l'agriculture, l’Horeca, la construction, la pêche, la métallurgie et l'industrie alimentaire soulignent la demande croissante d’ouvriers migrants et obligent de plus en plus les responsables politiques danois à reconnaître le rôle sous-estimé mais essentiel de la migration pour pourvoir ces postes vacants. En 2022, 42 % des entreprises industrielles danoises avaient déjà déclaré qu'elles ne pouvaient pas pourvoir certains postes vacants, ce qui indique des pénuries généralisées dans plusieurs secteurs.lx Une enquête menée par le ministère du travail à la fin du mois de décembre 2022 a confirmé que pas moins de 200 000 postes n'étaient pas pourvus.lxi En conséquence, la même année, la Banque nationale danoise a déclaré que la main-d'œuvre étrangère était indispensable pour maintenir l'économie danoise à flot et qu'en raison du vieillissement de la population, son importance ne ferait que croître à l'avenir.lxii
En réponse à ce problème, la Première ministre Mette Frederiksen, dans son discours d'ouverture au Parlement danois en octobre 2023, a été contrainte de déclarer que "le changement de la nouvelle ère de la politique danoise sera la capacité à mener des politiques qui peuvent assurer une main-d'œuvre suffisante ».lxiii La grave pénurie de main-d'œuvre a donc légèrement modifié l'orientation de la politique danoise en plaçant davantage les besoins économiques du pays au centre des préoccupations, ce qui a également alimenté le débat sur l’utilité et la nécessité d'une augmentation de la migration (de main-d'œuvre). En conséquence, le Danemark a récemment pris un virage important vers une politique plus ouverte en matière de migration de main-d'œuvre. Ainsi, contrairement au durcissement des conditions en matière d’asile, les portes d'entrée pour la migration de main-d'œuvre ont été considérablement élargies. En conséquence, les taux d'immigration ont de nouveau fortement augmenté récemment et sont également plus élevés qu'avant le "changement de paradigme" (voir image 10), et même plus élevés qu'au plus fort de la crise syrienne.
L'expansion et l'assouplissement d'une série de dispositions et de règles d'entrée pour les travailleurs étrangers sont au cœur de cette évolution politique (voir Tableau 2 pour un aperçu). Le projet de loi L46, par exemple, a été adopté par le Parlement danois en 2023. Cette proposition a déclenché un processus de plusieurs révisions législatives de la loi danoise sur les étrangers, toutes destinées à faciliter et à alléger le processus de recrutement de travailleurs de pays tiers (citoyens non européens). Les réglementations existantes ont été considérablement simplifiées et des conditions plus souples ainsi que des objectifs quantitatifs ont été introduits.
Tout d'abord, les "listes positives"(Positivlisterne) ont été élargies et assouplies à plusieurs reprises afin de mieux répondre aux pénuries aiguës du marché du travail. Les "listes positives" rassemblent les fonctions et les catégories professionnelles pour lesquelles il existe une pénurie de main-d'œuvre avérée et qui sont ouvertes aux travailleurs étrangers. Ainsi, un travailleur migrant qui se voit offrir un emploi dans l'une des catégories de la liste peut demander un permis de séjour dans le cadre de ce régime. À l'origine, les listes étaient principalement réservées aux professionnels hautement qualifiés et instruits, mais progressivement, de plus en plus de professions avec des niveaux de scolarité moins élevés ont été ajoutées (ce qui a permis aux travailleurs peu ou moyennement qualifiés de demander plus facilement des visas de travail et des permis de séjour). Dans l’étoffement des listes en 2024 et 2025, les travailleurs sociaux et de la santé ont été explicitement ajoutés à la liste positive des "professions qualifiées ou compétentes", en plus des profils agricoles et horticoles. Pour le personnel de soins et d'assistance, un minimum de recrutement annuel de 1 000 travailleurs étrangers dans le domaine des soins et de la santé a également été fixé. Cela devrait contribuer à réduire la pénurie supposée de 15 000 travailleurs de la santé d'ici à 2035.lxiv Lors de la dernière révision de la liste, 187 titres professionnels pour les travailleurs ayant un niveau d'éducation élevé ont été ajouté et 65 postes pour les ouvriers qualifiés, tous susceptibles d'être occupés par des travailleurs étrangers.lxv
En outre, les possibilités de séjour et de travail pour les étudiants étrangers dans les secteurs en pénurie ont également été augmentées : les étudiants internationaux bénéficient désormais automatiquement d'une période de recherche d'emploi de trois ans avec droit de séjour à l'issue de leurs études. Ce régime permet à certains étrangers risquant de perdre leur droit de séjour et qui sont inscrits ou en formation dans un secteur où il y a une pénurie de main-d'œuvre de continuer à vivre et à étudier au Danemark afin d'apporter une contribution durable à l'économie danoise. En outre, les étudiants étrangers originaires de pays tiers et titulaires d'un visa peuvent transférer sans difficulté leur famille au Danemark, ce qui permet aux étudiants et à leur famille d'accéder au marché du travail. En conséquence, le nombre de visas accordés dans le cadre de ce régime a fortement augmenté ces dernières années.lxvi
En outre, le "Schéma Fast-Track” (Fast track-ordningen) a été largement élargi et assoupli. Ce système permet aux travailleurs étrangers de commencer à travailler pour des entreprises danoises certifiées avant même que leurs permis de séjour et de travail ne soient entièrement traités. L'objectif est de réduire la charge administrative qui pèse sur les employeurs et de raccourcir considérablement les délais de recrutement. Le seuil de certification existant pour les entreprises a également été abaissé de 20 à 10 travailleurs à temps plein afin que les petites et moyennes entreprises puissent également accéder à cette voie pour accélérer le recrutement international. Pour permettre une embauche encore plus rapide et promouvoir davantage la mobilité internationale, les travailleurs étrangers ont également été exemptés de l'obligation de recevoir leur salaire sur un compte bancaire danois.
En outre, le gouvernement a réformé la réglementation en matière de seuils salariaux (Beløbsordningen) en introduisant une directive sur la rémunération complémentaire (Supplerende Beløbsordning, Supplementary Pay Limit Scheme), qui applique un seuil de revenu nettement inférieur à celui du régime traditionnel. Alors qu'à l'origine, la limite de salaire annuel pour l'obtention d'un permis de séjour était fixée à un minimum de 514 000 couronnes danoises (environ 69 000 euros), le régime complémentaire a introduit un niveau d'entrée d'environ 375 000 couronnes (environ 50 000 euros) (ultérieurement relevé à environ 415 000 DKK, soit 55 000 euros). L'abaissement des seuils de revenus a été décidé principalement à la demande de la Confédération des employeurs danois (Dansk Arbejdsgiverforening), car de nombreux salaires dans les secteurs connaissant une réelle pénurie (tels que le tourisme, l’Horeca et les services généraux) sont trop bas pour satisfaire aux conditions salariales traditionnelles, ce qui a entravé ou carrément empêché le recrutement de nombreux travailleurs avec un niveau de scolarisation inférieur.lxvii La réglementation en matière de seuils salariaux existe parallèlement et en plus des "listes positives" susmentionnées, ce qui signifie qu'aucune exigence spécifique concernant l'emploi, la fonction ou la formation ne doit être remplie : toute personne qui se voit offrir un emploi au Danemark dont le salaire est supérieur au seuil salarial peut demander un permis de séjour sur la base de cette réglementation, y compris les demandeurs d'asile.
Le programme "Start-up Denmark", qui vise à soutenir et à encourager l'esprit d'entreprise chez les étrangers, a également été étendu. Cette réglementation offre aux entrepreneurs ou aux indépendants étrangers la possibilité d'obtenir un permis de séjour danois en créant ou en gérant leur propre entreprise au Danemark. Outre les entrepreneurs qui créent une entreprise entièrement nouvelle, ceux qui souhaitent créer une succursale danoise d'une entreprise étrangère existante ou exploiter une entreprise danoise déjà existante établie sous un statut de résidence différent peuvent également obtenir un permis de séjour ou un visa de travail dans le cadre de ce programme.
Le gouvernement danois a également investi massivement dans des partenariats bilatéraux et des accords de coopération afin de mieux cibler le recrutement de personnel étranger dans les secteurs connaissant une grave pénurie, principalement dans les soins de santé. Des accords de mobilité ont ainsi été signés avec l'Inde et les Philippines pour former et employer des travailleurs et des professionnels de la santé. En effet, outre la forte demande d’infirmiers, d'aides-soignants et de sages-femmes, la pénurie de médecins, de vétérinaires, de développeurs informatiques et d'ingénieurs se poursuit. Nombre de ces professions figurent depuis longtemps sur les listes positives et tombent également sous la réglementation en matière de seuils salariaux, mais sans succès. C'est pourquoi, plus récemment, le gouvernement a également adopté une approche plus active en matière de recrutement.
Enfin, le "Global Talent & Mobility Scheme” est lancé au 1er janvier 2026, permettant aux entreprises certifiées de recruter pleinement des travailleurs étrangers de 16 pays sélectionnés pour des fonctions couvertes par une convention collective de travail danoise.2 L'objectif de la nouvelle réglementation est de simplifier davantage le processus de recrutement pour les entreprises, d'attirer des talents et des professionnels internationaux, tout en maintenant les normes de travail danoises. Les entreprises d'au moins 10 travailleurs peuvent embaucher sans problème du personnel originaire des pays spécifiés et le faire à un salaire inférieur à celui qui était possible auparavant dans le cadre des réglementations en matière de seuils salariaux existants (300 000 couronnes danoises, soit environ 40 000 euros). En échange de cette flexibilité, les employeurs doivent offrir les conditions de travail et salariales définies dans une convention collective de travail conclue entre les partenaires sociaux. Par conséquent, pour faire appel à cette réglementation et faire venir des travailleurs étrangers au Danemark, une CCT doit avoir été conclue entre Dansk Arbejdsgiverforening (association danoise des employeurs) et Fagbevægelsens Hovedorganisation (organisation faîtière des syndicats).lxviii Les permis de travail et de séjour des travailleurs étrangers sont délivrés pour une durée de 3 ans, mais ils sont renouvelables et la procédure administrative de recrutement est considérablement raccourcie.
Ainsi, alors que le Danemark a mis en place l'un des régimes d'asile les plus stricts d'Europe ces dernières années, il a également mis en œuvre une série d'assouplissements ciblés afin d'attirer activement les travailleurs migrants. Face à la pénurie structurelle de main-d'œuvre, au vieillissement démographique et à la pression croissante dans des secteurs économiques clés (notamment les soins de santé, l'agriculture, l’Horeca, le tourisme, l'ingénierie, l’informatique, la transition écologique, ...), le gouvernement a introduit de plus en plus de mesures visant à attirer spécifiquement les travailleurs internationaux. Bien que le gouvernement se soit opposé verbalement et politiquement à l'afflux de migrants et de demandeurs d'asile au cours des dernières années, le pays utilise activement le canal de l'immigration pour réduire la pénurie de main-d'œuvre importante et généralisée.
Ce faisant, le Danemark adopte une stratégie politique très ambiguë : stricte et répressive pour la migration d’asile et le regroupement familial, ouverte et accueillante pour la main-d'œuvre nécessaire à l'économie. Cette stratégie politique souligne également que le langage fortement restrictif masque en réalité une dépendance croissante à l'égard de la main-d'œuvre étrangère. Toutefois, avec cette approche, le Danemark marche sur la corde raide. En effet, elle tente d'atteindre deux objectifs opposés avec le même instrument : limiter fortement le flux de réfugiés et de migrants tout en continuant à attirer suffisamment de travailleurs étrangers. En d'autres termes, le pays tente à la fois de contenir et d'augmenter les entrées. Cela revient à freiner et accélérer en même temps. Par conséquent, le Danemark s'efforce de trouver un équilibre stable entre le traitement strict de certains migrants "indésirables", d'une part, et le maintien d'une image attrayante pour les travailleurs migrants "souhaitables", d'autre part. Cela démontre également les inquiétudes ressenties par une grande partie du secteur privé : les employeurs craignent que le ton extrêmement hostile à l'égard de certaines formes de migration ne nuise à l'image internationale du Danemark et ne rende ainsi plus difficile le recrutement international nécessaire.lxix
Étude de cas n° 4.
Espagne: prospérité économique grâce à la migration
L'Espagne est également un pays qu'il est intéressant d'examiner, car elle opte pour une politique migratoire nettement différente au sein de l'Europe. À contre-courant de la tendance à la restriction drastique de la migration, l'Espagne adopte une approche remarquablement pragmatique et accueillante : alors que de nombreux États membres de l'UE ont durci leur législation en matière de migration ces dernières années dans une logique dissuasive, le gouvernement espagnol a choisi d'assouplir la législation existante et d'ouvrir davantage ses portes aux migrants. Les assouplissements qui ont été mis en œuvre font partie d'une philosophie (et d'une rhétorique) de gestion plus large qui ne cherche pas à interdire les migrations, mais les considère plutôt de manière proactive comme un levier crucial pour la croissance économique et la préservation des richesses. L'objectif est de poursuivre une politique migratoire "responsable et humaine" qui garantisse en même temps l'avenir de l'Espagne.
Les assouplissements de la politique espagnole ne se contentent pas uniquement d'attirer de nouveaux travailleurs migrants, ils visent aussi explicitement les demandeurs d'asile, les migrants en situation irrégulière ou les personnes sans résidence légale : ils peuvent désormais obtenir plus facilement des permis de séjour, transférer leurs familles et leurs proches, et accéder plus facilement au marché du travail. Cette approche différente se reflète dans l'élargissement des trajets dits "Arraigo" (régularisation des sans-papiers) et dans l'expansion stratégique du "système GECCO" pour l'emploi saisonnier circulaire. Ces mesures sont liées par le fait qu'elles visent toutes deux l'intégration rapide et légale de la main-d'œuvre dans l'économie formelle.
C'est en partie grâce à cette approche étonnamment différente de la migration que l'Espagne est devenue, ces dernières années, l'économie la plus vivante et la plus dynamique d'Europe. Le facteur clé de cette solide performance économique est la mobilité accrue des personnes : l'augmentation du nombre de migrants (qui comblent des lacunes cruciales sur le marché du travail) et la relance du tourisme international après les années désastreuses de Covid expliquent en grande partie la haute conjoncture actuelle de l'Espagne. Ainsi, à contre-courant de la tendance internationale, l'Espagne opte ouvertement et résolument pour un accroissement de la migration, ce qui ne lui pose aucun problème d’un point de vue économique.
Un autre son de cloche
La coalition gouvernementale espagnole actuelle a une philosophie politique fondamentalement différente en matière d'asile et de migration, qui va directement à l'encontre de la rhétorique restrictive et récalcitrante qui prévaut dans de nombreux autres États membres de l'Union européenne. Alors que de nombreux autres chefs de gouvernement et décideurs politiques européens misent sur la dissuasion et la réduction de l'afflux - souvent sous l'influence de partenaires de coalition de droite radicale ou de mouvements d'opposition -, l'Espagne du Premier ministre Pedro Sánchez (Partido Socialista Obrero Español - PSOE) opte délibérément pour une politique qui ne considère pas la migration comme une menace, mais plutôt comme un moyen efficace de renforcer et de protéger la croissance et la prospérité du pays. "L'Espagne doit choisir entre un pays ouvert et prospère ou un pays fermé et pauvre. C'est aussi simple que cela", a déclaré le Premier ministre Sánchez dans un discours très controversé prononcé devant le parlement en octobre 2024.lxx
Dans le même discours, il a également affirmé que faciliter l'immigration n'est pas seulement une question d'humanité, mais constitue aussi, dans un pays où le taux de natalité figure parmi les plus faibles de l’Union européenne, la seule manière réaliste de soutenir la croissance économique et de préserver l’État-providence. Ainsi, l’OCDE estime que, à politiques inchangées, la population active de l'Espagne diminuerait de 30 % d'ici 2060, ce qui entraînerait une forte augmentation du taux de dépendance.lxxi Cette forte diminution de la population active espagnole et cette augmentation considérable du taux de dépendance s'expliquent en partie par des taux de fécondité plus faibles et une espérance de vie plus élevée que dans la plupart des autres pays de l'OCDE. C’est pourquoi le Premier ministre Sánchez a également plaidé, dans son discours, pour une politique migratoire « responsable et humaine », qui « reconnaît les défis liés à l’immigration, tout en tirant pleinement parti des immenses avantages que la migration peut offrir à ce pays ». Cette orientation politique a été rapidement traduite dans des modifications législatives concrètes, notamment avec la nouvelle loi sur l’immigration adoptée par le Parlement en novembre 2024, qui vise explicitement non pas à restreindre, mais au contraire à renforcer et à élargir les voies de migration régulières et sûres.lxxii
Une ligne directrice importante de cette réforme est que les migrants doivent pouvoir participer pleinement à la société espagnole en tant que citoyens à part entière, avec l’ensemble des droits et des devoirs que cela implique. Lors de la présentation de la nouvelle loi, la ministre de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations, Elma Saiz, a ainsi souligné que la réforme résultait d’un exercice d’équilibre visant à 1) mieux protéger les droits des migrants, 2) actualiser le cadre juridique et l’adapter à la réalité démographique marquée par le vieillissement de la population et les pénuries de main-d’œuvre et 3) servir au mieux les intérêts nationaux.lxxiii
Il est également important de souligner que le gouvernement considère les assouplissements de la législation sur l’immigration comme une forme d'intérêt personnel bien compris : « À l’heure où la population espagnole vieillit rapidement, les migrants sont essentiels pour maintenir la population active à un niveau suffisant. Ils contribuent en outre positivement aux finances publiques », a récemment déclaré le ministre de l’Économie, Carlos Cuerpo. L’idée est que si davantage de personnes peuvent travailler et résider légalement en Espagne, non seulement l’emploi augmentera, mais cela permettra aussi de faire sortir de nombreux travailleurs de l’économie informelle. Ceux-ci contribueront alors davantage à l’impôt et aux cotisations sociales, ce qui élargira l’assiette fiscale et contribuera ainsi à assurer la pérennité et la soutenabilité financière de l’État-providence espagnol. Dans le contexte européen, l’Espagne apparaît dès lors comme un cas particulièrement intéressant, dans la mesure où le pays ne présente pas l’immigration comme un problème, mais l’envisage au contraire comme un levier stratégique au service de la croissance économique et de la prospérité.lxxiv
Assouplissements structurels de la législation espagnole sur l’immigration (2024–2025)
En novembre 2024, l’Espagne a adopté une révision d’ampleur de sa législation sur l’immigration. Les réformes, entrées en vigueur le 20 mai 2025, visent à simplifier les procédures de visa, à améliorer l’intégration des migrants et à remédier aux pénuries de main-d'œuvre dans une société vieillissante. Ce faisant, la nouvelle loi met l’accent sur l’emploi, la formation et la famille comme trois leviers essentiels pour accélérer l'intégration des migrants en Espagne. Parmi les principales mesures figurent des règles de visa plus claires, un meilleur accès au marché du travail, un élargissement des droits au regroupement familial, ainsi que de nouvelles voies plus rapides vers l’obtention d’un titre de séjour pour les migrants sans-papiers.
Régularisation et sécurité de séjour: les voies d’Arraigo
Un mécanisme central de la réforme est l’élargissement significatif des différents trajets "d’arraigo" (que l’on peut librement traduire par "enracinement", "ancrage" ou "insertion"). Ce système constitue depuis des années un pilier central de la politique de régularisation en Espagne et permet à des migrants en situation de séjour irrégulière d’obtenir un titre de séjour et de travail, formalisant ainsi leur insertion dans la société et sur le marché du travail. Les trajets possibles de régularisation passent de quatre à cinq : "l’Arraigo Social" (enracinement social), "l'Arraigo Laboral" (enracinement par le travail), "l'Arraigo Familiar" (enracinement familial), "l’Arraigo para la Formación" (enracinement par la formation) et, désormais, "l’Arraigo de Segunda Oportunidad" (enracinement de seconde chance). Cette dernière catégorie ouvre une possibilité de régularisation pour les personnes qui ont séjourné légalement en Espagne par le passé et ont cotisé au système de sécurité sociale pendant au moins six mois, mais qui ont ensuite perdu leur statut de séjour. Elle crée ainsi une voie supplémentaire de régularisation pour des migrants déjà intégrés dans la société espagnole, en particulier d’anciens demandeurs d’asile ayant exercé une activité professionnelle légale.
Parallèlement, les conditions et seuils d’accès ont été sensiblement assouplis. Tous les titres de séjour initiaux délivrés dans le cadre du dispositif sont désormais valables un an et renouvelables par périodes de quatre ans (formule « 1+4 »), ce qui garantit une sécurité juridique et une prévisibilité accrues tant pour les travailleurs que pour les employeurs. En outre, dans le cadre de l'Arraigo Familiar, le champ du regroupement familial a été élargi aux partenaires de fait et à la famille au sens large. Pour les membres de famille de nationalité non européenne de citoyens espagnols, un titre de séjour spécifique d’une durée de cinq ans a été instauré. En allongeant les délais et en accélérant les procédures, le gouvernement espagnol vise à favoriser l’intégration sociale et à stabiliser la situation des familles ayant un parcours migratoire.
En outre, dans le cadre de l'Arraigo Social, la période minimale de séjour ininterrompu requise pour la régularisation a été ramenée de trois à deux ans, ce qui a considérablement abaissé le seuil de formalisation. Par ailleurs, les titulaires d’un titre de séjour peuvent désormais travailler immédiatement, à la fois comme salariés et comme indépendants, sans devoir introduire une autre demande distincte de permis de travail. Dans le cadre de l'Arraigo Laboral, la durée du visa pour les demandeurs d'emploi a ensuite été portée de trois mois à un an, ce qui donne aux candidats plus de temps pour trouver un emploi, en particulier dans les secteurs caractérisés par des pénuries structurelles. Enfin, les étudiants internationaux sont désormais autorisés à travailler jusqu'à 30 heures par semaine et ont accès à des parcours accélérés d’accès au marché du travail après l’obtention de leur diplôme.lxxv
Le gouvernement estime que grâce à ces voies de régularisation, environ 300.000 personnes peuvent accéder à l'économie formelle chaque année. Cela devrait contribuer non seulement à l'amélioration des conditions de travail, mais aussi à l'élargissement de l'assiette fiscale et à la diminution de l'emploi informel. Ainsi, en créant plus de prévisibilité, en abaissant les seuils bureaucratiques et en rendant la régularisation plus accessible, la réforme du dispositif Arraigo répond à la double finalité de la politique migratoire espagnole : promouvoir une migration ordonnée, régulière et sûre et réduire les pénuries structurelles sur le marché du travail.
Faciliter la migration saisonnière circulaire: GECCO
Outre l'extension du dispositif Arraigo, la réforme de la politique migratoire espagnole prévoit également le développement d'un cadre spécifique pour les travailleurs saisonniers destiné à favoriser la migration circulaire : le système "Gestión Colectiva de Contrataciones en Origen" (GECCO). Plutôt que de recourir à des permis de travail de courte durée limités à la durée d’un contrat saisonnier, la modification de la loi a introduit un permis de travail à entrées multiples de quatre ans. Celui-ci permet aux travailleurs de séjourner et de travailler en Espagne jusqu'à neuf mois par an, à condition qu'ils retournent dans leur pays d'origine après la saison. Les travailleurs qui respectent ces obligations de retour au cours du cycle de quatre ans peuvent ensuite prolonger leur permis de travail saisonnier pour une nouvelle période de quatre ans ou passer à un permis de séjour et de travail régulier et à temps plein valable pour deux ans. Le dispositif crée ainsi une trajectoire claire vers une stabilisation du séjour.lxxvi
Le principal avantage de ce mécanisme est qu'il remplace les anciens permis de travail saisonniers de courte durée, ce qui réduit considérablement la charge administrative annuelle et les coûts pour le gouvernement, les travailleurs et les employeurs. Il en résulte un cadre plus stable et plus prévisible, qui renforce la position des travailleurs sur le marché du travail, améliore la productivité (les travailleurs expérimentés et qualifiés pouvant revenir chaque année) et garantit une plus grande continuité pour les employeurs. Le système GECCO révisé impose toutefois des conditions strictes aux employeurs. Ceux-ci doivent notamment garantir un logement adéquat, organiser les déplacements aller-retour entre l’Espagne et le pays d’origine, et bien entendu respecter l’ensemble des conditions de travail applicables.lxxvii Ces obligations visent à renforcer la protection des travailleurs et à prévenir les situations d’exploitation du travail.
La réforme est en outre accompagnée d’une série d’accords bilatéraux de mobilité conclus avec des pays tels que le Maroc, le Sénégal, la Colombie, le Guatemala, l’Équateur, le Honduras et la République dominicaine. Ces accords permettent un recrutement organisé dans les pays d'origine et garantissent le fonctionnement du système GECCO. À partir de 2025, des projets pilotes seront également lancés dans certains pays africains, notamment la Mauritanie et la Gambie, afin de diversifier les pays d’origine et les secteurs concernés. Bien que le dispositif ait historiquement été principalement orienté vers l’agriculture, des projets sont actuellement à l’étude pour étendre le recrutement à d’autres secteurs saisonniers, notamment le tourisme et l’horeca. La décision GECCO permet ainsi d’anticiper de manière responsable et prospective à la demande du marché du travail, en garantissant la disponibilité de main-d’œuvre dans des secteurs essentiels, tout en offrant des perspectives d’emploi et de formation aux travailleurs qui retournent dans leur pays d’origine. Selon le gouvernement espagnol, ces programmes de migration circulaire constituent dès lors un outil important pour “favoriser une croissance mutuelle, renforcer les liens avec nos partenaires internationaux et promouvoir une migration ordonnée, régulière et sûre”.lxxviii
Les bienfaits économiques d’une immigration accrue
La politique migratoire relativement permissive de l’Espagne et les réformes récentes ont largement contribué au dynamisme exceptionnel de l’économie espagnole. Alors que l'économie française n'a connu qu'une légère croissance et que l'économie allemande s'est même contractée, l'Espagne a enregistré une croissance économique de 3,2 % en 2024, soit près de quatre fois plus que la moyenne de la zone euro. Cette performance a valu au pays d’être qualifié en 2024 par The Economist de « meilleure économie avancée au monde ».lxxix L’évaluation reposait sur plusieurs indicateurs clés, notamment la croissance du PIB, la performance du marché du travail, l’inflation sous-jacente et la situation budgétaire globale. En 2025 également, l'Espagne était en tête de peloton avec une croissance de 2,9 %. Les prévisions récentes indiquent en outre que, soutenue par une demande intérieure solide, la croissance devrait rester robuste dans les prochaines années.lxxx Un effet favorable supplémentaire est que la forte croissance économique a également contribué à réduire sensiblement la dette publique, dont le ratio est passé de 119 % du PIB en 2020 à moins de 100 % attendu en 2026.
Bien que plusieurs facteurs aient contribué aux bonnes performances macroéconomiques de l'Espagne, l'augmentation de l’immigration constitue sans aucun doute l’un des moteurs principaux. Longtemps, l’Espagne a surtout été un pays d’émigration - pendant la guerre civile espagnole, de nombreux Espagnols ont quitté le pays en raison des persécutions politiques et de la crise économique, et même sous la dictature franquiste les départs vers l’étranger sont restés importants. Cette dynamique s’est toutefois complètement inversée ces derniers temps. En l’espace de douze ans, la population est passée d’environ 46 à 49 millions d’habitants, tandis que le nombre de travailleurs étrangers a augmenté de 1,2 million au cours des six dernières années seulement. Cette augmentation a renforcé la participation au marché du travail, contribué à résorber les pénuries de main-d’œuvre dans des secteurs clés et soutenu la demande intérieure.lxxxi L’arrivée importante de migrants a en outre constitué un amortisseur important face au vieillissement démographique, permettant de combler des déficits structurels de main-d’œuvre et d’accroître la capacité productive globale de l’économie. Selon les données de l'Encuesta de Población Activa de 2024, une enquête qui mesure la population active en Espagne, 88 % des emplois créés cette année-là ont été pourvus par des travailleurs étrangers ou des personnes disposant d’une double nationalité.lxxxii Grâce à cette dynamique migratoire, l'Espagne se trouve donc aujourd'hui dans une spirale ascendante. Malgré certaines pénuries persistantes (notamment dans la construction et l’horeca), l'Espagne figure actuellement parmi les pays de l'OCDE connaissant les tensions les plus faibles sur le marché du travail, tandis que les salaires minimums ont continué à augmenter (le salaire minimum réel était ainsi de 3,1 % plus élevé en avril 2025 qu'en janvier 2021).lxxxiii,lxxxiv Par ailleurs, l'afflux important de migrants ne semble pas, à ce stade, susciter les mêmes tensions politiques qu’ailleurs dans d'autres États membres européens, ce qui s’explique sans doute en partie par le fait qu’une proportion importante des nouveaux arrivants provient d’Amérique latine, partage la langue espagnole et présente une proximité culturelle relativement forte.
Outre la dynamique migratoire, d'autres éléments jouent également un rôle dans les performances économiques récentes. Un premier élément déterminant a été la reprise du tourisme international après le Covid. Le secteur du tourisme, fortement touché par la pandémie, a accueilli un nombre record de 94 millions de visiteurs en 2024 (sur une population totale de 49 millions). Les recettes issues du tourisme international ont ainsi joué un rôle moteur dans la croissance économique du pays. Un deuxième facteur important réside dans la relative indépendance énergétique de l'Espagne. Alors que le pays importait autrefois la majeure partie de son électricité, il est aujourd'hui parvenu à un degré élevé d'autosuffisance en exploitant son potentiel en énergie solaire, éolienne et hydraulique. La part des énergies renouvelables dans la production d'électricité est passée de 45 % en 2021 à 65 % en 2024, ce qui a contribué à une baisse significative des prix de l’électricité.lxxxv Enfin, les investissements massifs issus du plan de relance européen NextGenerationEU, combinés à une politique budgétaire souple du gouvernement (soutenant l’investissement public, les politiques sociales et la consommation générale) ont également contribué à stimuler l’activité économique espagnole.
En résumé, l'Espagne parvient à mettre en œuvre une politique migratoire pragmatique, cohérente et fondée sur des valeurs, qui génère un dividende économique significatif sans pour autant porter atteinte de manière structurelle aux droits individuels des migrants. Le cas espagnol montre ainsi que prospérité économique et inclusion sociale peuvent aller de pair et remet en question le récit dominant en Europe selon lequel la restriction de l’immigration serait une condition nécessaire à la stabilité économique et sociale. En élargissant systématiquement les voies d'entrée légales, en renforçant les outils de régularisation et en accordant une place centrale à l'intégration sur le marché du travail, l’Espagne parvient à orienter les flux migratoires vers les secteurs confrontés à des pénuries structurelles, tout en élargissant les droits et la sécurité juridique des migrants plutôt qu'en les restreignant. Il est essentiel que l'immigration ne soit pas abordée comme une question de gestion, mais plutôt comme un outil politique nécessaire pour garantir la croissance économique future, la durabilité démographique et la stabilité fiscale de l'État espagnol et de la sécurité sociale.
Synthèse des études de cas:
typologie des stratégies politiques
L'analyse comparative des politiques migratoires au Danemark, au Royaume-Uni, en Italie et en Espagne confirme que la politique migratoire contemporaine dans les États-providence européens est structurellement marquée par un trilemme politique persistant. Les gouvernements cherchent simultanément à poursuivre trois objectifs qui, dans la pratique, s’avèrent largement incompatibles : (1) la volonté politique et électorale de contrôler et limiter l’immigration, (2) la nécessité économique et démographique d’attirer une main-d’œuvre suffisante afin de soutenir la croissance et le financement de l’État-providence et (3) le respect des droits humains fondamentaux et des principes de l’État de droit. Les cas étudiés révèlent moins de différences quant à la nécessité de recourir à l’immigration que de variations dans la manière dont les États organisent institutionnellement cette tension, la légitiment sur le plan discursif et tentent de la gérer sur le plan politique.
1. Le modèle restrictif-utilitaire: le Royaume-Uni
La politique migratoire britannique tente de gérer ce trilemme à travers un système à points centralisé et sélectif, dans lequel la "valeur ajoutée économique" ou "l’utilité sociale" prévaut. La migration du travail est autorisée sur la base des compétences et des salaires, tandis que le contrôle politique et la limitation numérique des entrées sont au cœur de la rhétorique. Les droits humains fondamentaux sont formellement respectés mais ils sont en grande partie vidés de leur substance dans la pratique par des statuts temporaires, l'incertitude administrative et la création d'un "environnement hostile". Pourtant, le climat politique répressif et fortement dissuasif n’a pas conduit à la baisse promise de l’immigration nette, mais au contraire à une forte augmentation de celle-ci, composée de plus en plus de ressortissants de pays non membres de l’UE plutôt que de citoyens de l’UE. Une catégorie de migrants a donc simplement été remplacée par une autre (à laquelle l’accès a été accordé en plus grand nombre). Plus récemment, on observe bien un tournant vers une plus grande restrictivité afin de réduire le nombre d’immigrants, mais cela se fait clairement au détriment du potentiel de croissance économique du Royaume-Uni. Les récents durcissements risquent ainsi d’aggraver le piège de stagnation dans lequel le Royaume-Uni se trouve depuis le Brexit.
2. Le modèle de dissuasion et d'exception: l'Italie
Le modèle italien constitue sans doute l’illustration la plus marquante du paradoxe de la migration. Une rhétorique anti-migration sévère et des voies d’accès légales limitées vont de pair avec une dépendance structurelle à l'égard de la main-d'œuvre migrante dans un large éventail de secteurs essentiels. Par conséquent, la politique oscille en permanence entre répression et régularisations ad hoc, ce qui se traduit par une insécurité juridique, du travail informel et une tension systématique avec les droits fondamentaux. Le modèle échoue ainsi sur les trois axes du trilemme : il ne parvient ni à limiter efficacement les migrations ni à optimiser les bénéfices économiques de celles-ci, tout en se heurtant de manière récurrente aux principes des droits humains fondamentaux et de la sécurité juridique.
Le pays souhaite pourtant recourir à la main-d’œuvre migrante et les laisse entrer en grand nombre, mais essentiellement comme travailleurs dépourvus de droits. La politique d'immigration restrictive crée ainsi une classe de travailleurs (migrants) de seconde zone, à qui sont refusés les droits liés à la citoyenneté. Le modèle italien met dès lors clairement en évidence l’incohérence structurelle qui apparaît lorsque, dans des économies qui vieillissent rapidement, une rhétorique politique dure et rigoureuse l'emporte sur la politique économique et juridique.
3. Le modèle ambigu de l'ouverture sélective: le Danemark
Le modèle danois tente de gérer le trilemme politique en établissant une distinction stricte et explicite entre les migrations « souhaitées » et « indésirables ». L'asile, le regroupement familial et l’établissement permanent sont fortement limités, restreints, tandis que la migration de travail dans les métiers en pénurie est facilitée de manière ciblée. La nécessité économique reçoit ainsi une traduction fonctionnelle, mais elle est discursivement dissociée de la solidarité et de l’inclusion. Cette approche fonctionnelle et instrumentale réduit la migration à un moyen de production temporaire et renonce dès lors à des droits humains et civiques essentiels. Ici aussi, on observe une volonté d’attirer des travailleurs (pour des raisons économiques et démographiques) sans leur accorder de droits fondamentaux (pour des raisons électorales). Il en résulte une politique qui, à première vue, semble relativement cohérente sur le plan économique, mais qui, à long terme, peut engendrer des difficultés de recrutement et une perte de légitimité : l'accent mis sur la dissuasion et la sécurité du séjour temporaire nuit à la sécurité juridique, à l'intégration sociale et à l'image internationale du pays, ce qui met sous pression la durabilité de cette politique. Dans sa stratégie politique, le Danemark maintient un équilibre normatif fragile qui introduit de plus en plus une distinction morale entre les « mauvaises » et les « bonnes » catégories de migrants et y associe des droits différenciés. Le Danemark s'efforce donc de trouver un équilibre stable entre, d’une part, une approche stricte de certaines formes de migration et, d’autre part, le maintien d’une image attrayante pour les travailleurs migrants recherchés.
4. Le modèle économique inclusif: l’Espagne
L'Espagne se distingue des trois modèles précédents par le fait qu'elle n'aborde pas la migration sous l'angle du contrôle ou de l'endiguement, mais qu'elle la considère ouvertement comme un facteur inévitable et nécessaire à la croissance économique, à la stabilité du marché du travail et à la durabilité démographique. En élargissant les voies d’accès légales, en institutionnalisant les voies de régularisation et en permettant aux migrants d’accéder rapidement au marché du travail ainsi qu’à l’acquisition de droits sociaux, l'Espagne parvient à concilier la nécessité économique et le respect des droits humains en termes politiques, sans problématiser inutilement la migration de façon discursive. Bien que des tensions politiques subsistent également, ce modèle maximise les bienfaits économiques de la migration et renforce la légitimité sociale de la politique menée.
En résumé, cette typologie montre que les États membres européens ne diffèrent pas fondamentalement par leur dépendance (économique et démographique) à l'égard de la migration, mais plutôt par la manière dont ils cherchent à gérer le trilemme politique sur les plans politique, juridique et discursif : là où le Royaume-Uni, l'Italie et le Danemark oscillent entre contraintes symboliques et nécessité économique et démographique - souvent au détriment de la sécurité juridique et de la cohérence politique - l'Espagne montre qu'une reconnaissance explicite de la migration en tant que réalité structurelle ouvre la voie à une politique plus rationnelle, plus cohérente et plus humaine.
III. Conclusions
Le présent dossier met en évidence que la course actuelle vers une politique d’asile et de migration toujours plus restrictive est difficilement compatible avec les réalités démographiques, économiques et fiscales des États-providence vieillissants. Alors que des migrations supplémentaires sont nécessaires pour compenser les coûts du vieillissement, la logique politique restrictive menace de saper activement la prospérité et la protection sociale qu'elle est censée protéger. Mener une "guerre contre la migration" équivaut en grande partie à combattre sa propre ombre : on ne peut pas en sortir vainqueur et, en fin de compte, on se fait surtout du mal à soi-même.
Démographie, économie et soutenabilité fiscale
Cela tient principalement au fait que les projections démographiques laissent peu de place au doute : tant en Belgique que dans des économies européennes comparables, le solde naturel de la population risque de devenir négatif dans les prochaines années, la population active diminuera en l’absence de migration et le ratio de dépendance entre les personnes en âge de travailler et celles à l’âge de la retraite augmentera donc sensiblement. Dans un scénario de faible immigration nette, voire d’absence d’immigration nette, les charges financières croissantes liées au vieillissement devraient être supportées par une génération de travailleurs de plus en plus restreinte, ce qui mettrait fortement sous pression la soutenabilité des systèmes de pension et des dépenses de soins. L’éléphant dans la pièce reste dès lors la demande persistante de main-d’œuvre supplémentaire dans les économies avancées. Dans les économies vieillissantes, la migration joue le rôle d'un antidouleur nécessaire : il ne s'agit pas d'un phénomène à combattre activement, mais d'un outil crucial pour maintenir la population active à niveau, soutenir l'activité économique et contribuer à répartir la pression fiscale sur une base plus large de travailleurs.
Un argument central de ce rapport est dès lors que la migration - en particulier dans un contexte de vieillissement démographique et de pénuries structurelles sur le marché du travail - ne constitue pas un coût ou une charge pour les finances publiques, mais peut au contraire contribuer au financement de l’État-providence. Plusieurs études et analyses confirment en effet que l’impact structurel de la migration sur le produit intérieur brut (PIB) est majoritairement positif à neutre pour la plupart des pays étudiés, dont la Belgique. Le migrant moyen rapporte donc davantage qu’il ne coûte. Les différences observées dans la contribution fiscale s’expliquent en grande partie par les caractéristiques démographiques des populations migrantes présentes et par leur intégration sur le marché du travail. Le facteur déterminant est la rapidité avec laquelle les nouveaux arrivants accèdent à un emploi durable. L’intégration sur le marché du travail constitue à cet égard un levier essentiel : plus les migrants accèdent rapidement à une activité productive, plus leur contribution fiscale augmente et plus la pression sur les dépenses sociales diminue. Les choix politiques qui reposent sur un droit de séjour incertain, des statuts temporaires et un accès limité au marché du travail s’avèrent dès lors contre-productifs et nuisibles à la prospérité. La question de savoir si l'impact de la migration est positif ou négatif dépend donc en grande partie de la politique menée.
Sur le plan économique, la conclusion est claire : les avantages macroéconomiques de la migration sont substantiels et les "avantages dynamiques" - hausse de l’emploi, gains de productivité du travail et du capital et augmentation de l’investissement - peuvent se manifester à relativement court terme, même en cas d'afflux très soudain et important. Les réalités économiques et démographiques sont donc en contradiction flagrante avec l’orientation dominante des politiques qui visent à réduire les entrées et à augmenter les sorties. Le constat est sans appel : nos économies avancées et vieillissantes sont structurellement dépendantes de la migration. Et si les responsables politiques souhaitent malgré tout réduire fortement la migration, cela impliquerait des transformations profondes des politiques économiques et du marché du travail, avec à la clé une réduction importante de la protection sociale et une économie de plus petite taille.
Le paradoxe de la migration et le trilemme politique insoluble
Si l'objectif est la croissance et la protection de la prospérité, réduire fortement la migration n’est pas une stratégie intelligente. C’est d’ailleurs ce que constatent aussi les dirigeants d’extrême droite, populistes ou critiques à l’égard de la migration une fois arrivés au pouvoir. Presque partout où l’on a tenté de mettre en œuvre des politiques de « migration zéro », de « suspension de l’asile » ou de « forte réduction des entrées », ces expériences ont dû être abandonnées, la réalité économique et démographique contraignant les gouvernements à rouvrir des voies d’accès, y compris indirectes. Les mêmes responsables politiques qui alimentent le sentiment anti-immigration par une rhétorique hostile développent souvent, en parallèle et de manière tacite des politiques visant à attirer et employer massivement des travailleurs migrants. Affirmer qu’on « va réduire fortement les flux entrants » peut sembler sympathique, mais conduit en pratique souvent à l’effet inverse : l'immigration nette totale augmente au lieu de diminuer. Il en résulte un écart considérable entre le discours politique et les pratiques effectives.
L'écart important entre ce qui est dit et ce qui est fait n’est pas le fruit d’une incohérence accidentelle, mais découle de ce que l’on appelle le « paradoxe de la migration (il)libérale », dans lequel les responsables politiques doivent en permanence arbitrer entre une logique économique qui pousse à l’ouverture et une logique politique et administrative qui, aujourd’hui, tend vers davantage de fermeture. Cette tension engendre des arbitrages politiques difficiles, où les responsables politiques et les chefs de gouvernement se trouvent, en matière de politique migratoire, pris entre trois objectifs ou engagements politiques fondamentalement incompatibles : (1) la volonté politique de limiter la migration, (2) la nécessité économique et démographique d'attirer une main-d'œuvre suffisante, et (3) le respect des droits humains fondamentaux et des principes de l'État de droit. Le paradoxe de la migration montre donc clairement qu’il est impossible pour les gouvernements de mener une politique migratoire restrictive si celle-ci n’est pas en phase avec les besoins économiques et démographiques du pays. Entre la volonté de restreindre la migration et la poursuite de la stabilité économique, il existe une tension fondamentale : il est impossible de sauver à la fois le beurre et l'argent du beurre. Ce qui est rarement dit explicitement, c’est qu’une réduction des entrées implique automatiquement une baisse de la croissance économique et des réformes économiques profondes (telles qu’un relèvement significatif de l’âge de la retraite ainsi qu’une diminution de la protection sociale et du pouvoir d’achat).
Analyse comparative
L’analyse comparative des politiques migratoires en Europe, à partir des cas du Royaume-Uni, de l’Italie, du Danemark et de l’Espagne, met également clairement en évidence cette contradiction politique fondamentale. Dans les trois premiers États membres, une rhétorique anti-migration marquée, axée sur la dissuasion et le contrôle symbolique, s’accompagne d’une dépendance réelle et croissante à l’égard de la migration, en particulier de la migration de travail. Les responsables politiques qui promettent publiquement de réduire drastiquement les entrées assouplissent en pratique les règles en matière de visas, abaissent les seuils salariaux ou mettent en place des régimes dérogatoires pour faire face aux pénuries économiques sur leurs propres marchés du travail. Alors que certaines filières d'immigration sont fermées ou interdites, d'autres viennent d'être ouvertes. Il en découle un régime migratoire différencié dans lequel les demandeurs d'asile et les migrants en situation irrégulière font l'objet d'une rhétorique et de politiques répressives, tandis que les migrations économiques continuent à être facilitées.
Il en résulte une situation dans laquelle les droits humains fondamentaux sont sacrifiés au profit d’une rhétorique politique forte autour d’un arrêt de la migration, tandis que la « porte arrière », souvent à la demande des employeurs et des secteurs industriels, reste largement ouverte. Le coût en est réel : incertitude, érosion du droit international et utilisation sous-optimale du capital humain. En outre, une telle dynamique politique risque de créer une distinction morale entre les « bons » et les « mauvais » migrants : les migrants humanitaires sont de plus en plus présentés comme « indésirables » et « nuisibles », tandis que les « bons » migrants de travail restent les bienvenus. Le discours hostile fonctionne ainsi comme un substitut à une gestion effective : il crée la perception d'un contrôle sans réduire substantiellement le niveau de l'immigration nette. La promesse de « moins de migration » s’avère dès lors, en pratique, relever avant tout de la politique symbolique. Un risque non négligeable est que l'incohérence politique sous-jacente ne fasse que donner plus de souffle à la droite radicale.
Une exception significative
L'Espagne constitue une exception notable à la tendance décrite ci-dessus. Au lieu de mener une offensive contre les migrants, elle a choisi d’en valoriser la contribution potentielle. En ne problématisant pas la migration mais en la mobilisant de manière stratégique, l'Espagne parvient à concilier prospérité économique et inclusion sociale. Les résultats économiques sont à la hauteur : avec une croissance nettement supérieure à la moyenne de la zone euro et un taux d'endettement en baisse, le pays montre que la migration ne doit pas être perçue comme un coût ou une charge, mais comme un atout pour préserver et consolider l’État-providence. Il est en outre remarquable que cette orientation soit poursuivie sans recours à une rhétorique systématiquement hostile ni à des restrictions massives des droits individuels.
La principale leçon à tirer de ce dossier est dès lors que la question pertinente n’est pas de savoir si la migration est souhaitable, mais comment l’organiser de manière rationnelle, équitable et efficace afin d’en maximiser les bénéfices économiques et sociétaux. Dans des économies vieillissantes confrontées à des pénuries structurelles de main-d'œuvre, relever systématiquement les seuils d’accès ne relève pas d’une véritable volonté politique, mais d’une myopie politique.
Notes
1 P. De Lobel (2025), “Leger en drones mee ingeschakeld om migratiestromen te controleren.” De Standaard, 12 december 2025. [Link]
2 Federaal Panbureau (2025), ‘De vergrijzing van de bevolking zal de komende 10 jaar versnellen: Demografische vooruitzichten 2024-2070. [Link]’
3 Hoge Raad van Financiën (2024), ‘Studiecommissie voor de Vergrijzing: Jaarlijks Verslag 2024.’ [Link]
4 European Commission (2024), ‘2024 Ageing Report: Economic & Budgetary Projections for the EU Member States (2022-2070).’ Institutional Paper 279. [Link]
5 OECD (2025), ‘Pensions at a Glance 2025: OECD and G20 Indicators.’ [Link]
6 H. De Haas (2023), Hoe Migratie écht werkt. Het ware verhaal over migratie aan de hand van 22 mythen. Spectrum.
7 Adviesraad Migratie (2023), ‘Arbeidsmigratie: Oplossing voor economie en demografie?’ [Link]
8 IMF (2020), ‘Chapter 4: The Macroeconomic Effects of Global Migration.’ In: World Economic Outlook April 2020: The Great Lockdown. [Link] Zie ook: A. Caiumi & G. Peri (2024), ‘Immigration’s Effect on US Wages and Employment Redux.’ NBER Working Papers 32389: National Bureau of Economic Research. [Link] G. Peri (2014), ‘Do immigrant workers depress the wages of native workers?’ IZA World of Labor (2014:42). [Link]
9 H. De Haas (2023), Hoe migratie écht werkt. Het ware verhaal over migratie aan de hand van 22 mythen, p. 171.
10 VDAB (2025), ‘Knelpuntberoepen in Vlaanderen: Editie 2025.’ [Link]
11 Zie de lijst ‘middengeschoolde functies’: [Link].
12 OECD (2021), ‘Chapter 4: The fiscal impact of immigration in OECD countries since the mid-2000s’. In: International Migration Outlook 2021. [Link]
13 R. Rowthorn (2008), ‘The fiscal impact of immigration on the advanced economies.’ Oxford Review of Economic Policy (24:3), p. 560–580. [Link]
14 Office for Budget Responsibility (OBR) (2024), ‘Fiscal risks and sustainability: September 2024.’ [Link] Zie ook: Office for Budget Responsibility (OBR) (2025), ‘Supplementary forecast information release: Migration analysis in September 2024 Fiscal risks and sustaina-bility report.’ [Link]
15 OECD (2021), ‘Chapter 4: The fiscal impact of immigration in OECD countries since the mid-2000s’. In: International Migration Outlook 2021. [Link]
16 OECD (2024), International Migration Outlook 2024. [Link]
17 IMF (2025), ‘Chapter 3: Journeys and Junctions: Spillovers from Migration and Refugee Policies.’ In: World Economic Outlook: A Critical Juncture Amid Policy Shifts. [Link]
18 IMF (2020), ‘Chapter 4: The Macroeconomic Effects of Global Migration.’ In: World Economic Outlook April 2020: The Great Lockdown. [Link] Zie ook: IMF (2018), ‘Chapter 2: Labor Force Participation in Advanced Economies: Drivers and Prospects.’ In: World Economic Outlook: Cyclical Upswing, Structural Change. [Link]
19 O. Arce, A. Consolo, A. Dias da Silva & M. Weissler (2025), ‘Foreign workers: a lever for economic growth.’ ECB Blog. [Link]
20 Eurostat (2025), ‘Employed persons by birth’ (laatst geraadpleegd op 20 januari 2025). Zie ook: ECB (2025), ‘The role of demographics in recent developments in the unemployment rate.’ Economic Bulletin (2025:1), p. 48-54. [Link]
21 J.F. Hollifield (2004), ‘The Emerging Migration State.’ International Migration Review (38:3), p. 885–912. [Link] J.F. Hollifield et al. (2008), ‘Liberal Paradox: Immigrants, Markets and Rights in the United States.’ SMU L. REV. 67. [Link] K. Natter (2024), ‘The il/liberal paradox: conceptualising immigration policy trade-offs across the democracy/autocracy divide.’ Journal of Ethnic and Migration Studies (50:3), 680-701. [Link]
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